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09/05/2007
La Somalie de Nuruddin Farah : entre nostalgie et subversion

(MFI) Alors que paraît aux Etats-Unis le nouveau roman de Nuruddin Farah, Knots (Noeuds), les éditions L’or des fous publie en français un de ses premiers romans, censuré dans son pays dès sa parution en 1976 et longtemps inédit en français.

Une aiguille nue, qui paraît ces jours-ci en français, est l’un des tout premiers romans publiés par le Somalien Nuruddin Farah, considéré par Salman Rushdie comme « l’un des meilleurs romanciers africains contemporains ». C’est au début des années soixante-dix que Farah a écrit ce récit très moderne et expérimental qui raconte un jour dans la vie de son protagoniste, sur le modèle de l’Ulysse de James Joyce. L’histoire que propose ce roman a pour cadre le régime marxiste-léniniste qui était à l’époque en train de se mettre en place en Somalie, suite au coup d’état du 21 octobre 1969 du général Siyad Barré. Tout en donnant à voir les espoirs incertains suscités par la nouvelle révolution dans la société somalienne, l’ouvrage brille par sa dénonciation ironique de l’aliénation et la décadence de la classe dirigeante d’une part, de la corruption et du népotisme ambiants d’autre part.
Cette critique n’était pas du goût de l’entourage du dictateur qui obtiendra la mise à l’index du livre dès sa parution, en 1976, et le bannissement de son auteur. Farah se trouvait alors déjà en Europe quand il apprit, par un coup de fil de son frère aîné, qu’il était désormais persona non grata dans son propre pays et que le dictateur Siyad Barré en personne avait juré de le réduire en charpie s’il osait remettre les pieds en Somalie. Le frère de Farah concluait son appel téléphonique en invitant ce dernier à « oublier la Somalie et la tenir pour morte et enterrée : ce pays n’existe plus pour toi ». Rendant compte de ce drame dans sa belle préface à la version française du roman de Farah, le romancier djiboutien Abdourahman Waberi écrit : « Nuruddin Farah n’oubliera jamais ces quelques secondes qui feront de lui un éternel errant, un citoyen du monde, une icône de l’écrivain en exil. »

L’influence de la poésie orale traditionnelle

Nourri de grands classiques de la littérature de langue anglaise et très influencé par la poésie orale somalienne dont sa mère était l’un des épigones reconnus, Nuruddin Farah est venu à la fiction par la nouvelle. Jeune enseignant à Mogadiscio à la fin des années soixante, il s’est fait connaître en publiant une nouvelle intitulée « Why die so soon ? »(Pourquoi mourir si tôt ?). Puis, il a fait paraître son premier roman Né de la côte d’Adam (Hatier/Monde noir poche) qui a installé sa réputation d’écrivain féministe. Si les femmes occupent de nouveau une place centrale dans Une aiguille nue, le deuxième roman de Farah, son originalité réside dans sa narration « stream of consciousness », empruntée à Joyce, qui mêle avec intelligence la pensée intime du personnage principal et les événements racontés moins comme des drames qui se déroulent dans le monde réel que comme autant de mouvements d’une musique qui viennent se heurter à sa conscience. D’ailleurs le roman est organisé en prélude, suivi de six mouvements d’une symphonie urbaine, riche en harmonies et contre-points. Au cœur de cette symphonie, les déambulations nerveuses du personnage principal, Koschin, à travers un espace qui est à la fois mental et géographique.
En attendant l’arrivée de sa fiancée anglaise, Nancy, à qui il avait fait autrefois la promesse de l’épouser, le protagoniste se déplace dans une ville capitale (Mogadiscio) dont les repères ont été brouillés par les turbulences politiques et sociales. Le récit des amours et des désamours de Koschin est ponctué de constats ironiques et caustiques sur les mœurs d’une élite – la « priviledgentzia » – aliénée et corrompue. « A ta gauche, l’échoppe de thé Aga-Weine, où tous les soirs, exactement comme chez son cousin, le Warder, tu trouveras une bande de sycophantes aux langues impures se gargarisant de Nixon et de l’Extrême-Orient... Ces hommes, Nancy, sont les princes de la rue, ils boivent du Bandarnaike bon marché – un thé marronnasse – et écoutent des disques que l’on n’entend pas sur la Radio de la République. »
Roman intellectuel et impressionniste que son auteur a longtemps rejeté en le qualifiant de « réponse inadéquate au défi redoutable posé par un régime tyrannique », Une aiguille nue préfigure déjà cette narration à mi-chemin entre la nostalgie et la subversion qui est devenue la marque de fabrique de la fiction de Nuruddin Farah.

Tirthankar Chanda


Une aiguille nue, de Nuruddin Farah. Traduit de l’anglais par Catherine Pierre-Bon. Editions L’or des fous, 254 pages, 20 euros.



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