Rechercher

/ languages

Choisir langue
 
Liste des rubriques
MFI HEBDO: Culture Société Liste des articles

15/05/2007
Tahar Bekri, poète et arpenteur de contrées lointaines et intérieures

(MFI) Les interrogations se mêlent aux découvertes, les émotions aux réflexions dans les pages subtiles du journal de voyage du poète tunisien, Le Livre du souvenir, qui nous entraîne vers des contrées lointaines et intérieures.

« Je pense que la poésie, l’écriture, la littérature en tout cas, provient, de manière générale, de cet aspect, de ce questionnement, parfois de la blessure ; on essaye de marcher sur sa propre braise... », aime dire Tahar Bekri. Pour ce poète tunisien, considéré comme l’une des voix majeures du Maghreb, cette braise a pour nom la Tunisie, pays natal dont il a été exilé pendant plusieurs années et dont la séparation douloureuse a été le moteur de son lyrisme nostalgique et grave. Pour autant, la douleur de l’exil n’est pas le seul thème de l’écriture de Tahar Bekri. La quinzaine de recueils, en français mais aussi en arabe, que ce dernier a fait paraître depuis son premier ouvrage Le Laboureur du soleil, publié en 1983, évoquent également la liberté de l’errance, la quête de l’altérité, la nature menacée, l’oppression et l’obscurantisme. La singularité de cette œuvre réside autant dans sa diversité thématique que dans la position très particulière de son auteur, qui se définit à la fois comme héritier de la tradition poétique arabe et de la poésie occidentale moderne qu’il a découverte avant même de venir s’exiler en France. Une œuvre qui se situe entre l’Orient et l’Occident, à la fois carrefour et béance que symbolise la mer, figure obsédante de l’univers poétique de Bekri.

Il est autant question d’espace physique que de paysages intérieurs

La mer, Bekri la fréquente depuis sa plus tendre enfance, ayant grandi dans une ville de bord de mer. Il est né en 1951, à Gabès. Il a également vécu à Tunis où il a fait ses études et a milité pour la démocratie et la justice. Cela lui a valu deux séjours en prison. Contraint à l’exil politique en 1976, il est venu s’installer en France où il vit aujourd’hui. Professeur de littératures du Maghreb dans une université parisienne, il partage son temps entre l’enseignement, l’écriture et le voyage. Les carnets de voyage qu’il vient de publier témoignent de la complémentarité de ces différentes activités. L’enseignement et le voyage nourrissent la réflexion qui trouve sa forme et sa sublimation dans la poésie. La traversée des pays et des continents que relate le journal de voyage est, à son tour, une expérience poétique car il y est autant question d’espace physique que de paysages intérieurs.
Intitulé sobrement Le Livre du souvenir, l’ouvrage s’étend sur une vingtaine d’années, réunissant des impressions de voyage, des notes de journal intime, des réflexions sur la littérature et l’art, des réactions sur des événements mondiaux. Il y est question, entre autres, de l’été scandinave, du fleuve Niger qui « abrite des continents à la dérive », du magnifique ciel nocturne de Montréal où « les lumières sont comme des diamants », de la lutte acharnée et vaine livrée par l’héritier de Khalil Gibran pour créer aux Etats-Unis une fondation pour honorer la mémoire de l’ancêtre et du terrorisme aveugle perpétré au nom de la religion. « Va pour la terre, pour la vérité divine, mais comment font-ils pour égorger un être humain, s’interroge le poète. De quel espèce sont-ils ? Quel pays est-ce ? Sont-ils vraiment des musulmans ? Marchent-ils sur deux pieds ? Ont-ils une tête, un cœur ? »
Les plus belles pages de ce livre sont peut-être celles où Bekri se souvient de son retour au pays natal en 1989, après quatorze années d’exil. La reconnaissance des lieux, les retrouvailles avec les proches, les larmes, la joie, le bouleversement sont décrits avec la précision d’un peintre naturaliste, faisant entrevoir l’abstrait derrière le concret, la pensée derrière l’action, la beauté et son impact ineffable sur l’esprit des protagonistes. Livre sensible, livre de voyages dans l’espace et dans le for intérieur, le journal intime de Tahar Bekri se lit, comme sa poésie, d’un seul trait.

Tirthankar Chanda


Le Livre du souvenir, par Tahar Bekri. Editions Elyzad, 237 pages, 15 euros.



retour