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10/07/2007
La nuit africaine et autres ténèbres

(MFI) Ecrivain à l’imaginaire épique et engagé, Laurent Gaudé explore, de livre en livre, la culpabilité européenne face à une Afrique « esclavagisée », colonisée, puis abandonnée.

Romancier et dramaturge, Laurent Gaudé est l’auteur d’une dizaine de pièces de théâtre et de quatre romans. Il a obtenu le prix Goncourt en 2004 pour son très beau troisième roman Le Soleil des Scorta. Il vient de publier Dans la nuit Mozambique, un recueil de quatre nouvelles particulièrement puissantes et inspirées. Ces récits, écrits entre 2000 et 2007, puisent leur inspiration dans les thématiques qui ont fait le succès de la prose gaudéenne : l’Afrique, la guerre, la mort, la culpabilité, l’émigration...
A l’exception de la nouvelle intitulée « Gramercy park Hotel » qui se situe à New York et raconte les souvenirs nostalgiques d’un poète juif, solitaire et vieillissant, toutes les autres nouvelles de ce nouveau recueil s’inspirent de l’Afrique qui n’est jamais très loin de l’imaginaire de Laurent Gaudé. Venu à la littérature par le théâtre, l’écrivain a souvent expliqué combien son imaginaire a été façonné par ses lectures des épopées antiques (l’Iliade et l’Odyssée), du théâtre grec (Sophocle et Eschyle), mais aussi par sa découverte des grands récits africains tels que La Geste de Ségou ou les Contes bleus. Cette obsession africaine chez ce jeune auteur s’explique aussi par sa conscience très aiguë des responsabilités de l’écrivain par rapport au passé et au présent. On se souvient de son quatrième roman Eldorado (malheureusement passé inaperçu dans la presse française), un ouvrage de fiction qui se saisit du sujet des drames de l’émigration, de la tragédie de ces jeunes hommes et femmes du Sud en général et de l’Afrique en particulier qui partent à l’assaut de la citadelle Europe au péril de leur vie.

Jusqu’aux portes d’Afrique

Les nouvelles africaines de Dans la nuit Mozambique s’inspirent d’autres épisodes non moins dramatiques de la rencontre du continent noir avec le monde occidental. Par exemple, de l’esclavage et de ses drames qui sont au cœur de la nouvelle « Sang négrier ». Un bateau négrier fait escale dans le port de Saint-Malo. Attiré par la proximité de la terre solide, des esclaves s’échappent de la cale, se dispersent dans la ville, avant d’être abattus comme des chiens par une population en délire, ivre de sang. « J’ai vu de la joie cette nuit-là, se souvient le narrateur. Il y avait, dans les rues de la ville, cette nuit-là, un bonheur inavoué qui se répandait d’un groupe à l’autre, comme la puanteur d’un poisson avarié. » Seul l’un des fuyards réussira à survivre à la chasse à l’homme et à porter l’épouvante jusqu’au cœur des puissants du royaume de France et de Navarre. Dans la troisième nouvelle, intitulée « Le colonel Barbaque », Gaudé raconte l’histoire d’un officier français qui, par gratitude envers un soldat noir qui lui avait sauvé la vie pendant la Première guerre mondiale, se range du côté des Africains et combat les armées coloniales.
Le texte le plus poignant est sans doute la nouvelle éponyme qui clôt le volume. Elle est nimbée du mystère de l’inachevé car son narrateur interrompt le récit au milieu, se contentant d’en suggérer la fin. Gaudé y raconte l’histoire de trois officiers portugais qui s’étaient connus à l’école de la marine, puis s’étaient perdus de vue avant de se revoir au crépuscule de leur vie. Depuis, ils ont pris l’habitude de se retrouver régulièrement, dans un petit restaurant de Lisbonne, où en compagnie du restaurateur devenu un ami, ils se racontent des histoires de terres lointaines, leurs souvenirs de voyage sur des océans en tumulte qui les ont parfois conduits jusqu’aux portes d’Afrique. C’est par une belle soirée de juin 1978 que les quatre amis se sont réunis pour la dernière fois. Fernando avait préparé à cette occasion son dessert le plus réussi, « Les douceurs de l’Apocalypse ». C’est sans doute la magie de ce dessert au nom futuriste qui a conduit le commandant Manuel Passeo à partager avec ses amis l’expérience la plus bouleversante qu’il a vécue pendant sa traversée des eaux africaines.
« De cette nuit, je n’ai rien oublié. Nous avions appareillé à Beira. Le bateau faisait route vers Maputo. Il y avait une odeur puissante qui montait des cales, une odeur de sel et d’épices... » C’était aussi l’odeur des clandestins mozambicains que le navire du commandant Passeo transporte vers des villes prometteuses de rêves et de bien-être. Parmi ces clandestins se trouvait la mystérieuse « fille de Tigrika ». La haine incompréhensible qu’elle suscite parmi ses compagnons, son destin tragique sont au centre du récit que Passeo raconte à ses camarades ou plutôt ne raconte pas, préférant interrompre sa narration aux portes des ténèbres dont on ne revient pas. Passeo en sait quelques chose car lui, non plus, ne reviendra jamais pour raconter à ses camarades le fin mot du mystère de la « fille de Tigrika » !

Dans la nuit Mozambique, par Laurent Gaudé. Editions Actes Sud, 159 pages, 16 euros.

Tirthankar Chanda

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