| |||
| 17/07/2007 | |||
| Livre : De Bruxelles à Tanger ou Istanbul… | |||
| (MFI) Sur la trace des écrivains-voyageurs, le Turc Nedim Gürsel nous entraîne dans les places et les recoins cachés de quelques-unes des villes mythiques d’Occident et d’Orient. | |||
| Ecrivain francophone d’origine turque, Nedim Gürsel a appris le français au berceau car son père était professeur de la langue de Molière, sa mère traductrice de Gide, Troyat, Duras. Dans l’un des entretiens qu’il a donnés récemment, Gürsel a raconté comment « Paris » fut un des premiers mots qu’il a appris à épeler en regardant une carte postale que lui avait envoyée son père de la ville-lumière où il séjournait à l’époque : « Je suis à Paris, écrivait-il, voici la vue que j’ai de ma chambre d’hôtel. » Le père de Gürsel allait mourir tragiquement dans un accident de voiture, mais il a transmis à son fils ce virus de la langue française dont celui-ci se sert aujourd’hui pour écrire. « Pour ce qui concerne la fiction (roman, nouvelle, récit de voyage), je reste un écrivain turc, a-t-il expliqué, mais mes essais et les articles que je publie dans la presse, je les écris en français. J’entretiens ainsi un rapport un peu schizophrénique avec la langue française. » C’est en effet en français que cet auteur prolifique de langue turque, qui est aussi un grand observateur de la vie littéraire internationale, a rédigé l’essentiel de ses réflexions sur la littérature. Toutefois, son ouvrage De Ville en ville : ombres et traces, où il est question des villes mais vues à travers le vécu et la fiction des écrivains, est une exception à la règle. Si Nedim Gürsel l’a écrit en turc, c’est sans doute parce qu’il ne s’agit pas ici d’analyse littéraire, mais de restitution d’imaginaires, de sentiments et de sensualités littéraires liées à l’espace de la ville. Les étapes d’une traversée de soi Véritable invitation au voyage, l’ouvrage est composé d’une vingtaine de récits de traversée de quelques-unes des grandes villes d’Europe, d’Afrique et d’Amérique, où l’auteur s’est rendu sur les traces des écrivains qui y ont vécu, souffert, créé: Bruxelles de Baudelaire, Prague de Kafka, Nouvelle-Orléans de Faulkner, Saint-Pétersbourg de Pouchkine et de Dostoïevski, Tanger où le monde entier semble avoir défilé, de Truman Capote à Kerouac en passant par Bowles, Genet, Tennessee Williams, sans oublier les stars hollywoodiennes. Le voyage auquel l’auteur nous convie commence par une virée à Bruxelles, ville sur laquelle pèsent encore les ombres « des génies de la poésie française qui y sombrèrent dans l’abîme », écrit-il : Gérard de Nerval, Rimbaud, Verlaine et plus particulièrement Baudelaire qui s’y était réfugié pour échapper à ses créanciers parisiens. Passant devant la place où se trouvait autrefois l’hôtel du Grand Miroir, où le poète a vécu et a trouvé la mort en 1867 à l’âge de 46 ans, privé de raison et de parole, Gürsel imagine la solitude et les souffrances de l’auteur des Fleurs du mal et des Paradis artificiels. Sa description poignante et distanciée nous fait toucher du doigt l’âme du poète maudit et à travers elle celle de toute une ville où le ciel est bas et la mer noire comme de l’encre. En réalité, c’est à un voyage intérieur que nous convient ces pages. Les pavés sombres des rues de Bruxelles comme « les coupoles dorées et les tourelles bleues et blanches qui scintillent au soleil » dans la splendide ville de Kiev, que Gürsel restitue plus loin avec la même puissance d’évocation, sont les étapes d’une traversée de soi dont les dangers et les bonheurs sont sans doute les véritables jalons de ce livre nomade. L’ouvrage se clôt sur une évocation d’Istanbul (pouvait-il en être autrement ?), ville natale de l’auteur vue à travers les yeux de Pierre Loti. On assiste dans ces ultimes pages à une véritable réhabilitation de l’auteur d’Aziyadé dont la ferveur pour Istanbul a été trop souvent perçue « comme la face insidieuse du colonialisme occidental ». Amoureux paradoxal de la ville aux sept collines, il en a perpétué une vision stéréotypée et « exotisante » tout en faisant, rappelle Nedim Gürsel, « non seulement le point central de ses trois romans, de ses récits de voyage et de ses réflexions politiques mais aussi de sa destinée », et c’est sans doute pour cela qu’« Istanbul était et aussi restera toujours la ville de Loti... » De ville en ville, ombres et traces, par Nedim Gürsel. Traduit du turc par Esther Heboyan. Editions du Seuil. 313 pages, 22 euros. | |||
| Tirthankar Chanda | |||
|