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31/10/2007
Les Inc.ONU : récit d’une vie à part

(MFI) On parle peu des civils employés dans les missions des Nations unies. De 1992 à 2004, Patricia Tomé a travaillé pour près d’une dizaine d’entre elles, dont par exemple la Minurso, au Sahara occidental, qui devrait être une nouvelle fois reconduite ce 31 octobre 2007. Dans son livre Les Inc.ONU, Patricia Tomé témoigne du quotidien de ces hommes et femmes ordinaires en poste dans les zones de conflit.

« Il y a des gens dont le job est de se trouver au cœur des catastrophes. C’est le mien », confie Patricia Tomé. Après dix ans de journalisme, elle s’engage au sein de l’Onu comme responsable de différentes missions d’information. Ni rapport sur l’Onu ni « guide noir pour touriste névrosé en mal d’exotisme », son récit décrit ses « douze escales planétaires (…), tour du monde de la misère, de ses victimes et des laissés-pour-compte ». Tout en révélant, à travers des faits réels, « la réalité totalement méconnue d’hommes et de femmes ordinaires confrontés à des situations qui ne le sont pas ».
De novembre 1992 à octobre 1993, Patricia Tomé travaille à Phnom Penh pour l’Autorité transitoire des Nations unies au Cambodge (Untac), chargée d’encadrer la tenue des élections générales. Son rôle : faire décoller Radio Untac, quinze heures de diffusion par jour en direct, traduites en langue khmer. Les trois millions de Cambodgiens appelés aux urnes pour la première fois depuis trente ans ont les oreilles collées à leur poste de radio. A l’approche du scrutin, les Khmers Rouges de Pol Pot alimentent la rumeur d’une attaque imminente contre la capitale. Leur propre radio diffuse « son venin, avec des chiffres codés, épelés et répétés », adressé à des agents infiltrés. « Et si on brouillait ces abrutis ? », suggère Patricia... qui obtient le feu vert tacite de ses supérieurs. Plus tard, pour avoir donné en direct les résultats du scrutin indiquant que le parti du Prince Ranaridh était en tête devant celui du gouvernement sortant, elle reçoit des menaces de mort…


D’un contrat à l’autre

De retour à New York, elle arpente les couloirs du siège de l’Onu pour accomplir les formalités de fin de mission. Entre le staff permanent et l’humble contractuel (freelance peacekeeper), c’est souvent une montagne d’incompréhension. « J’avais des responsabilités bien plus importantes sur le terrain, et personne ici ne veut le comprendre. » Plus de contrat, plus de salaire, plus de passeport bleu... Pas si vite ! Un autre contrat l’attend à l’étage supérieur. De janvier à mai 1994, elle est observateur politique au sein de la Mission d’observation des Nations unies en Afrique du Sud.
« Vivre la fin de l’apartheid en tant qu’acteur, partie prenante du processus, difficile de résister. (…) Le président Frederick de Klerk a promis de l’enterrer officiellement, et Nelson Mandela a toutes les chances de devenir le futur chef de l’Etat. Mais les extrémistes de tous poils restent dangereux. » On l’envoie à Pietersburg, dans le nord du Transvaal, à la rencontre de la police, des militaires, des partis politiques. Elle se rend aux meetings électoraux, rédige des rapports sur les moindres incidents ou rumeurs. Un soir, alors qu’elle se promène en ville avec un collègue éthiopien, quatre Blancs les suivent en voiture et la couvrent d’insultes, lui signifiant ainsi qu’elle brise les règles de l’apartheid…


Maximum de risques, maximum de stress

De juin à Noël 1994, elle est chargée par la mission de l’Onu en ex-Yougoslavie de la réorganisation des programmes de radio à Sarajevo. Emettre vingt minutes d’informations quotidiennes dans une ville en guerre relève de l’exploit. Enregistrement à quinze heures dans un studio de la radio bosniaque puis copie des cassettes, distribution aux quatre stations locales. Le périple s’apparente à « un parcours du combattant ». Un jour, aux alentours de Radio Zid, des tirs d’obus tombent à vingt mètres de son collègue. Une autre fois, au même endroit, elle-même est la cible de rafales de mitraillettes et doit la vie à un journaliste bosniaque qui la force à s’allonger au sol en attendant que le sniper calme ses nerfs. Maximum de stress. Les tireurs fous s’en prennent aux civils qui ne savent jamais s’ils rentreront vivants du marché. Telle est la vie à Sarajevo, la capitale bosniaque sous état de siège depuis 1992. « Finalement, comme la population de Sarajevo, nous devenions des otages nous aussi. Noël approchait, et avec lui la triste commémoration des mille jours de siège. »
A la mi-décembre, on lui propose d’aller établir une radio à Kigali, au Rwanda. L’interlocuteur, au bout du fil à NYC, lui donne une minute pour réfléchir. « Le Rwanda vient de connaître le pire, ça va être dur. » OK, « là-bas au moins il fera chaud »… C’est ainsi que de janvier 1995 à avril 1996, elle s’occupe de Radio Minuar. « La mission de l’Onu était tolérée, sans plus. L’Onu était partie et avait laissé faire la tragédie. » Beaucoup de Rwandais ne comprenaient pas son mécanisme – tout autant que les raisons de son retour. « Mais la violence n’était pas terminée », écrit-elle. Elle raconte les camps de réfugiés rwandais du Zaïre et aussi Kibeho, un camp de déplacés à l’intérieur du pays. Un jour, en visitant l’église de Nyabuye, tristement célèbre, elle repense au Cambodge, et à l’entassement des crânes sur plusieurs étages… Il est temps de faire une pause méritée.


L’Histoire qui marche à reculons

Elle s’envole ensuite pour Port-au-Prince, où elle est porte-parole de la Mission de stabilisation des Nations unies en Haïti, de février à décembre 1997. Devenu le duc de Thovar, du nom du quartier où il réside, « Titide n’est plus le prêtre des pauvres, il est défroqué et marié et vit dans une grande villa bourgeoise, abrité par un grand mur d’enceinte gardé par une sécurité privée. (…) Pourquoi l’Histoire ici marchait à reculons ? », demande-t-elle, avouant qu’elle n’a jamais réussi à comprendre cette moitié d’île. « D’autres peuples se battaient pour un Etat, une reconnaissance, une identité, le droit d’exister ». Haïti laisse « un sentiment de gâchis, de désespérance, de suicide national », au point que c’est « la seule mission d’où je partis avec la conviction que j’étais venue pour rien, spectateur impuissant d’une tragédie occulte ».
Dans l’Irak de Saddam Hussein, elle travaille pour le programme Pétrole contre nourriture de l’Unicef de janvier à mai 1998. Elle est ensuite porte-parole de la Mission des Nations unies pour un referendum au Sahara occidental (Minurso) jusqu’en mai 2000. Elle se rend en alternance à Dili où, pour la Mission des Nations unies au Timor oriental – un pays qui obtient son indépendance à l’issue du référendum de mai 2001 –, elle monte une radio en mai-juin 1999. Suivent de courts récits de ses missions en Afghanistan et en République démocratique du Congo, où elle est plus de deux ans « responsable du plus grand projet d’information jamais déployé dans une mission de l’Onu ». Sa fierté : avoir sauvé près de 17 000 civils lors du siège de Bunia en mai 2003.
Au total, un récit vraiment passionnant. Qui aurait mérité d’être mieux servi par un éditeur digne de ce nom.


Antoinette Delafin

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