| |||
| 29/01/2008 | |||
| Tahar Ben Jelloun réinvente la vie de sa mère | |||
| (MFI) Ecrivain franco-marocain renommé, prix Goncourt 1987, Tahar Ben Jelloun invite, dans son nouveau roman, le lecteur à l’accompagner dans les allées de la mémoire défaillante de sa mère. A mi-chemin entre récit de vie et fiction, Sur ma mère évoque la décrépitude de la fin de vie, les souffrances et les indignités. Un livre fort et poignant. | |||
| « Depuis toujours j’écris sur le même thème, celui de la violence de la vie », aime rappeler Tahar Ben Jelloun, auteur marocain prolifique et écrivain le plus connu de son pays. Son nouveau récit qui vient de paraître, consacré aux derniers mois de la vie de sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer, ne déroge guère à la règle. La maladie, la mort sont sans doute les plus grandes violences que la vie nous inflige. Les combats que nous livrons contre ces maux sont éminemment romanesques et ont été maintes fois traités par les plus grands écrivains. De Shakespeare à Molière, en passant par les plus contemporains. Il y a en effet, dans le récit émouvant et dramatique que fait Tahar Ben Jelloun des ultimes combats de sa mère, quelque chose du Roi Lear, du grand drame shakespearien dont la scène est la vie elle-même, battue par les vents automnaux charriés par l’océan inconnu que le vieux roi retombé dans l’enfance devra bientôt traverser. Traduire les silences d’une vieille femme Tout comme la mère de Tahar Ben Jelloun dont l’écrivain s’est fait à la fois porte-parole et portraitiste. Sur ma mère dresse le bilan de cette vie modeste qui n’en fut pas moins combative pour autant. Très tôt mariée dans le Maroc colonial des années trente, pauvre et analphabète, Lalla Fatma a vécu à l’ombre de ses trois maris, tentant tant bien que mal de donner à ses enfants un avenir meilleur. Discrète et pudique, elle n’a jamais parlé d’elle-même autant que quand, atteinte de la maladie qui va l’emporter, elle s’est mise à raconter son enfance à Fès, ses mariages, les bontés et les cruautés de ses belles-familles, ses inquiétudes et ses souffrances, sur fond des turbulences sociales et politiques qu’elle a connues. Devenu écrivain, son plus jeune fils était à ses côtés pour recueillir ses souvenirs, à partir desquels il a réinventé sa vie, la réinscrivant dans son époque: « Sur ma mère a été écrit à partir des fragments de souvenirs qu’elle m’a livrés, explique Ben Jelloun. Ils m’ont permis de reconstituer sa vie dans la vieille médina de Fès des années trente et quarante, d’imaginer ses moments de joie, de deviner ses frustrations. Chaque fois, j’ai inventé ses émotions et j’ai dû lire ou plutôt traduire ses silences. » La force de ce récit émouvant réside surtout dans le mélange du passé et du présent, car la décrépitude de la vieille dame opposée à la vie mouvementée de sa jeunesse permet de transcender le cas individuel et de toucher à l’universalité de la condition humaine. Les pages les plus poignantes sont sans doute celles où on voit la protagoniste lutter en vain contre sa mémoire défaillante, suspectant ses aide-malades de profiter de sa faiblesse pour subtiliser ses objets les plus précieux, mais consciente en même temps que son bien-être dépend du bon vouloir de ces femmes dont elle ne peut plus se séparer. Le romancier relate aussi admirablement, tout en creux, le désarroi et le désespoir des enfants, confrontés à leurs propres limites. Romancier, poète et essayiste Prix Goncourt 1987 pour son roman La nuit sacrée, Tahar Ben Jelloun est l’un des romanciers francophones les plus remarquables, dont le nom est souvent cité pour le prix Nobel. Né à Fès, il vit depuis plus de trente ans à Paris où il a exercé le métier de journaliste avant de publier son premier roman en 1973. Venu à la littérature très tôt, suite à la lecture d’Ulysse de James Joyce qu’il a découvert dans les camps de prisonniers politiques de Hassan II – où il a été détenu pendant un an et demi, suite à sa participation à des manifestations étudiantes de Rabat –, Tahar Ben Jelloun est aussi poète et essayiste. Son essai Le racisme expliqué à ma fille est un best-seller, traduit en une trentaine de langues. Sur ma mère, par Tahar Ben Jelloun. Editions Gallimard, 274 pages, 17,90 euros. | |||
| Tirthankar Chanda | |||
|