Rechercher

/ languages

Choisir langue
 
Liste des rubriques
MFI HEBDO: Culture Société Liste des articles

12/02/2008
La vie et les combats de Benazir Bhutto

(MFI) Publiée l’année dernière en anglais, la nouvelle édition de l’autobiographie de Benazir Bhutto qui vient de paraître en français est un document exceptionnel sur le destin étonnant de celle qui fut la première femme à gouverner un pays musulman. Au-delà de la singularité d’une vie, ce document jette aussi un éclairage précieux sur les enjeux de la vie politique pakistanaise où se joue un peu l’avenir du monde.

« Je n’ai pas choisi cette vie, c’est elle qui m’a choisie. Ma vie est le reflet des turbulences, des tragédies et des triomphes de mon pays », écrivait Benazir Bhutto dans la préface de la nouvelle édition revue et actualisée de sa célèbre autobiographie, Fille de l’Orient. La mort violente qui l’a emportée le 27 décembre dernier, alors qu’elle était au seuil d’une nouvelle étape de sa carrière politique, donne une résonance particulière à ces phrases. Au delà du personnage de Bhutto, le récit de sa vie qui se confond avec le devenir de son pays est une initiation passionnante à l’histoire du sous-continent indien et aux incertitudes qui pèsent sur son avenir. Cet avenir se joue en ce moment même à travers les élections législatives pakistanaises que Benazir Bhutto a rendues possibles en se faisant, ces dernières années, l’inlassable porte-parole du retour de son pays dans le giron de la démocratie.
La démocratie n’est pas une idée neuve au Pakistan. On connaît l’attachement à la laïcité et aux valeurs républicaines du père de la nation Mohammed Ali Jinnah qui, décédé en 1948, tout juste un an après la naissance du Pakistan, n’a pas eu le temps de veiller à la mise en place d’une constitution démocratique. C’est seulement dans les années 1970 que les Pakistanais pourront élire leur président au suffrage universel. Un président qui n’était autre que Zulfiqar Ali Bhutto, père de Benazir. Bien qu’issu d’une famille féodale de grands propriétaires terriens, ce dernier avait su séduire le prolétariat pakistanais en promettant le minimum vital (« roti, kapda, makan ») et en l’invitant à exiger un système démocratique dans lequel « le vote du plus pauvre pèse autant que celui du plus riche ». Un tel discours ne pouvait guère plaire à l’establishment militaire qui finit par destituer Bhutto et l’envoya à l’échafaud.

L’émouvant adieu à un père qui va mourir

L’autobiographie de Benazir Bhutto s’ouvre sur l’exécution, qualifiée de « meurtre juridique », de ce père tant admiré. Les pages les plus émouvantes du récit sont celles où Benazir évoque sa dernière visite à son père emprisonné: « Une demi-heure, écrit-elle. Une demi-heure pour dire adieu à l’être que j’ai plus aimé qu’aucun autre dans ma vie. La souffrance étreint ma poitrine comme dans un étau. Je ne dois pas pleurer. Je ne dois pas m’effondrer, pour ne pas rendre plus dure encore l’épreuve de mon père. » Avant de partir, elle demande au geôlier d’ouvrir la cellule pour qu’elle puisse l’embrasser une dernière fois. La demande est refusée. La jeune fille tend ses bras à travers les barreaux. Amaigri, épuisé de malaria, de dysenterie et d’inanition, le père se redresse lentement et touche la main tendue. « Nous nous retrouverons », lui chuchote-t-il, avant de s’effondrer.
Après la disparition de son père, c’est à Benazir Bhutto qu’échoit la responsabilité de diriger le Parti du peuple pakistanais (PPP), et de poursuivre le combat contre les militaires. Aussi s’attarde-t-elle longuement dans son livre sur les années noires qui ont suivi la mort de son père : elle a connu la prison, l’exil avant de renouer avec la gloire lorsqu’elle devient Premier ministre de son pays en 1988. A deux reprises, elle va conduire son parti à la victoire aux élections et gouvernera le pays, en tentant chaque fois d’inscrire son action politique dans l’héritage progressiste de son père. Les pages consacrées aux deux mandats de l’auteur à la tête de l’exécutif de son pays, se lisent malheureusement comme la liste des actions initiées, mais ces mandats n’en constituent pas moins des moments importants dans la vie politique pakistanaise. Plus intéressantes sont les pages où Benazir Bhutto parle de sa résistance tenace contre la dictature, de ses souffrances et de sa solitude, mais aussi du soutien indéfectible des adhérents de son parti qui l’ont aidée à tenir pendant les moments difficiles.

Ce qui est en jeu au Pakistan…

Enfin, on lira avec intérêt le dernier chapitre du livre « Premier ministre et au-delà... » dans lequel Bhutto analyse avec beaucoup de lucidité la situation actuelle du Pakistan où sévit la dictature militaire tenue à bout de bras par des Occidentaux. Les régimes militaires successifs ont bâillonné efficacement les libertés civiles et démocratiques et se sont appuyés sur les forces extrémistes et religieuses qui ont, à leur tour, « alimenté la xénophobie et le sentiment de victimisation des Pakistanais et de la diaspora pakistanaise en Occident ». Le Pakistan cessera d’être le terreau du terrorisme international à partir du moment où ses hommes et ses femmes pourront de nouveau vivre dans la sécurité, dans la dignité et la liberté, explique Benazir Bhutto. Et d’affirmer: « La démocratie au Pakistan n’est pas importante que pour les Pakistanais. » C’est cette voix de la sagesse que les fondamentalistes ont fait taire le 27 décembre dernier. L’autobiographie d’outre-tombe de la pasionaria rappelle aux puissances qui tirent les ficelles au Pays des purs que ce qui est en jeu au Pakistan, c’est en vérité l’avenir même du monde libre.


Fille de l’Orient. 1953-2007: une vie pour la démocratie, par Benazir Bhutto. Traduit de l’anglais par Simone Lamblin et Isabelle Taudière. Editions Héloïse d’Ormesson, 624 pages, 26 euros.

Tirthankar Chanda

retour