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18/03/2008
Afrique-France
Les intellectuels africains dénoncent le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy


(MFI) Ils sont écrivains, linguistes, sociologues, philosophes, géographes... Bref, des intellectuels, issus de différents pays africains. Ils ont tous été profondément choqués par le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy. Ils dénoncent dans un ouvrage collectif le parti-pris, les approximations et le non-pensé d’une parole « bling-bling » qui a réussi à jeter une ombre de plus sur les relations franco-africaines, déjà passablement troublées.

« Je ne suis pas venu pour pleurer avec vous sur les malheurs de l’Afrique, pour m’apitoyer sur votre sort, effacer le passé, nier les fautes, vous parler de repentance. Je suis venu vous dire... » « La colonisation n’est pas responsable des guerres sanglantes, des génocides, des dictateurs, du fanatisme, de la prévarication. » « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Ainsi parlait le président français Nicolas Sarkozy le 26 juillet 2007, à Dakar, lors de sa première visite en Afrique subsaharienne. Un discours qui a fait couler beaucoup d’encre dans le continent noir comme en France, tant était inattendue la violence des propos présidentiels. Etant donnée la distance avec la Françafrique postcoloniale que le successeur de Jacques Chirac avait affichée, on attendait un discours critique des relations ambiguës entre la France et ses anciennes colonies africaines, voire même le discours fondateur d’une nouvelle politique africaine. Mais malheureusement ce fut essentiellement des considérations lénifiantes sur « l’âme de l’Afrique », sur les raisons de son retard, ponctuées d’un appel lyrique à la jeunesse africaine de cesser de ressasser le passé pour se tourner résolument vers l’avenir. Comme l’on pouvait s’y attendre, ces propos ont suscité la déception, mais aussi beaucoup de ressentiment en Afrique à cause des clichés éculés qu’ils véhiculent sur les sociétés traditionnelles africaines, sur les bienfaits de la colonisation (« (Le colonisateur) a pris, mais je veux dire avec respect qu’il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles... ») ou sur l’Histoire africaine.

« Rien de clair, rien de précis, rien que de la poudre aux yeux »

En réaction à ce discours de Dakar, paraît ces jours-ci aux éditions Philippe Rey L’Afrique répond à Sarkozy, un ouvrage réunissant les contributions d’une vingtaine d’intellectuels africains qui, comme le rappelle sa quatrième de couverture, « fournissent d’utiles rappels historiques (...) et décrivent sans concession les véritables défis qui interpellent l’Afrique d’aujourd’hui et de demain ». Ce collectif dirigé par Makhily Gassama, ancien ministre de la Culture du Sénégal, réunit des noms prestigieux du monde littéraire et scientifique africain : Boubacar Boris Diop, Théophile Obenga, Souleymane Bachir Diagne, Ibrahima Sall, Odile Tobner, Raharimanana, pour ne citer que ceux-là.
Les titres des contributions sont souvent eux-mêmes explicites : « Duplicité et trafic de l’histoire », « Méconnaissance ou provocation délibérée ? », « L’ignorance n’excuse pas tout », « Françafrique : le roi est nul » ou « Entre ruse et archaïsme »... Ils donnent le ton et révèlent d’emblée le souci de la plupart des auteurs de ne pas s’enfermer dans des réactions tripales et de réfuter d’une manière rationnelle et argumentée les propos du chef de l’Etat français. Le texte du sociolinguiste Mwatha Musanji Ngalasso est l’exemple même de cette lucidité scientifique. Professeur de linguistique africaine à l’université de Bordeaux, il propose une analyse approfondie de ce qu’il appelle « la parole précipitée » ou « la langue de caoutchouc » du chef d’Etat français, « une façon de parler située à mi-chemin entre la langue de bois et le franc-parler, un bling-bling plus proche de la première que du second ». Il attire également l’attention sur le ton « foncièrement infantilisant » du discours présidentiel qui « fait appel à l’émotion plus qu’à la raison, remplace le repentir du bourreau par la culpabilisation de la victime, la révolte de la jeunesse par son inféodation à la France ». Conclusion : « Rien de clair. Rien de précis. Rien que de la poudre aux yeux, affirme le professeur. Pour la rupture, jeunes d’Afrique, il faudra donc continuer d’attendre. Ou la faire vous-mêmes... sur place. Sinon, aller voir ailleurs. »

Pas de contenu cohérent !

Le romancier sénégalais Boubacar Boris Diop accuse, pour sa part, Nicolas Sarkozy d’« aligner les plus désolants clichés de l’ethnologie coloniale du 20e siècle » sur l’Afrique, avant de constater avec ironie qu’il y a quand même une bonne nouvelle, à savoir qu’« en Françafrique, depuis le 16 mai, le roi est nul ». D’autant plus nul que – c’est ce qui ressort des 23 textes de ce recueil – même le projet « impérial », s’il y en a un, est plein de bruit et de fureur, dépourvu d’un véritable contenu cohérent !
Au-delà d’un « coup de gueule » collectif, L’Afrique répond à Sarkozy est un ouvrage important de commentaires et de réflexions sur l’état et la nature problématique des relations franco-africaines.


L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours de Dakar, par un collectif dirigé par Makhily Gassama, éditions Philippe Rey, 480 pages, 19,80 euros.

Tirthankar Chanda

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