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29/04/2008
Le Peul blanc

(MFI) A travers les aventures d’un pionnier oublié de la colonisation française en Afrique de l’Ouest, le romancier guinéen Tierno Monénembo retrace le déclin et la destruction de l’empire peul du Fouta-Djalon. Ce roman sous la plume d’un des grands maîtres de la fiction africaine se situe entre l’Histoire et la quête identitaire, celle d’une Afrique moderne qui peut regarder son passé sans tomber dans le manichéisme blanc-noir.



Son dernier livre dressait un portrait inoubliable et épique du peuple peul. Cette fois, le Guinéen Tierno Monénembo nous entraîne, à travers son nouveau roman Le Roi de Kahel, dans l’Afrique de la fin du 19e siècle, dans la période précédant le partage historique du continent noir par les grandes puissances à Berlin. A travers les aventures, aujourd’hui oubliées, d’un certain Aimé Victor Olivier, vicomte de Sanderval et précurseur de la colonisation française de l’Afrique de l’Ouest, Monénembo nous raconte les derniers éclats de l’empire théocratique peul du Fouta-Djalon que le Français fut l’un des premiers à explorer et à faire connaître à ses concitoyens, avant de voir toutes ses tentatives d’établir des rapports d’égal à égal avec ce royaume ancien réduites à néant, sous la pression d’une administration coloniale belliqueuse et enfermée dans sa soi-disant supériorité civilisationnelle.
Oublié aujourd’hui, le protagoniste de Tierno Monénembo fut un grand héros en son temps. Ses nombreux voyages à travers l’empire peul du Fouta faisaient le régal des gazettes et des journaux de l’époque. En Guinée, pays qui a été formé pendant la période coloniale sur les vestiges du Fouta conquis par l’armée française, la mémoire d’Aimé Olivier de Sanderval, que les Africains appelaient « Yémé », reste encore vivace, comme symbole d’une autre colonisation basée sur la connaissance et le respect mutuel. « Ces gens, nous ferions mieux de les connaître au lieu de les combattre », aimait dire Yémé à la fin de sa vie. Lui-même était devenu Peul parmi les Peuls, à force de les avoir fréquentés vingt ans durant. « Ce pays, il y évoluait dorénavant avec la même aisance que dans son château de Montredon, écrit Monénembo. Il en connaissait chaque fleuve, chaque vallon, chaque monticule. A présent, il pouvait reconnaître chaque village à son odeur, chaque homme à sa toux. Ce monde peul, dorénavant, il y baignait tout entier : il comprenait chaque clin d’oeil, chaque courbette, chaque raclement de gorge. »



Nouveau gibier apparu dans les jungles : les pères blancs et les colons

La biographie romancée que Monénembo consacre à cet africaniste avant la lettre commence dans la France des débuts du 19e siècle, encore nostalgique de l’épopée napoléonienne. « En ces temps-là, écrit-il, dans les cours de récréation, les colonies revenaient aussi souvent que le jeu de marelle et les billes. Les contes ne parlaient pas d’ogres et de fées, mais de sorciers et de cannibales courant avec leurs sagaies derrière le tout nouveau gibier apparu dans les jungles : les pères blancs et les colons. » Né dans la haute société marseillaise, au sein d’une famille d’ingénieurs et de chimistes, Aimé Olivier avait attrapé le virus des colonies en écoutant ces récits des pionniers partis bâtir un nouvel empire français, sous les Tropiques cette fois. Son modèle, c’était René Caillé, dont le périple vers Tombouctou avait émerveillé son enfance. Son ambition : devenir le roi de l’Afrique, non pas pour exploiter ce continent vierge, mais pour combattre les ténèbres et, tenez-vous bien, pour « transmettre la lumière que nous avons reçue d’Athènes et de Rome ». Car Olivier était convaincu que les gènes de l’Europe s’étant usés, c’était aux Africains de transmettre et de faire fructifier les enseignements de Platon et de Michel-Ange. « Le Nègre est la matérialité du monde, martelait-il... Un esprit vierge, une énergie pour dix mille ans au moins... »!
C’est animé de ces hautes ambitions civilisatrices qu’Aimé Olivier partit en 1879 vers le Fouta-Djalon à la recherche d’un royaume à la mesure de sa mission. Comment, au terme de ses voyages successifs, il finira par gagner la confiance de l’almâmi, le chef suprême de cet empire théocratique qu’était alors le pays peul, au point de lui arracher son royaume et l’autorisation de battre monnaie à son effigie, telle est l’histoire singulière que rapporte Monénembo dans les pages du Roi de Kahel, avec un mélange magistral de sympathie et d’ironie. Il y a quelque chose du « monde (qui) s’effondre » (Chinua Achebe) dans ces pages, qui mettent en scène à la fois l’empire peul à son apothéose et sa destruction sous l’effet conjugué de l’agression coloniale et de rivalités internes opposant les royaumes constitutifs de l’empire théocratique du Fouta.
Neuvième roman de Tierno Monénembo, Le Roi de Kahel relève à la fois de la biographie moderne et de la tragédie antique. Les difficultés des premières pages maîtrisées, le lecteur se laisse facilement séduire par l’amplitude d’une imagination parodico-épique où se mêlent les drôleries d’une vie hors du commun et les prémonitions inquiétantes de cette guerre civilisationnelle que fut la colonisation.


Le Roi de Kahel, par Tierno Monénembo, éditions du Seuil, 262 pages, 19 euros.

Tirthankar Chanda

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