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03/06/2008
Comment écrire un roman japonais sans se fatiguer ?

(MFI) Dany Laferrière revient à la fiction avec un nouveau roman ludique et sensuel. A travers le récit central qui tourne autour des heurs et malheurs d’un romancier prisonnier de stéréotypes sur l’identité et l’écriture, l’écrivain haïtien nous fait visiter son art poétique et son imagination sans frontière fondée essentiellement sur la communion avec son lectorat.

A la fois jouissif et grave, le nouveau roman de Dany Laferrière Je suis un écrivain japonais brasse des thèmes chers au romancier : exil, identité et littérature. Au cœur de ce récit, un narrateur qui ressemble étrangement à l’auteur. Mêmes origines (Haïtiens exilés à Montréal), mêmes passions (dans le désordre : femmes, voyages et livres), mêmes amertumes et ironies. L’homme est un écrivain à succès, mais se sent un peu à l’étroit dans les étiquettes de l’écrivain caribéen ou de l’écrivain migrant dans laquelle l’institution littéraire a tendance à l’enfermer. « C’est une guerre tenace, raconte-t-il, entre le temps et l’espace. L’espace policier permet de t’identifier (Tu viens d’où, toi ?). Le temps cannibale te dévore cru. Né dans la Caraïbe, je deviens automatiquement un écrivain caribéen. La librairie, la bibliothèque et l’université se sont dépêchées de m’épingler ainsi. Etre un écrivain et un Caribéen ne fait pas de moi forcément un écrivain caribéen. Pourquoi veut-on toujours mélanger les choses ? En fait, je ne me sens pas plus caribéen qu’un Proust qui a passé sa vie couché. » Alors, pour provoquer son éditeur, mais aussi les critiques littéraires et ses lecteurs, il propose d’écrire un nouveau livre au titre inattendu : Je suis un écrivain japonais.

Sensuel et délicieusement ironique : le plus pur style Laferrière

Le titre plaît à l’éditeur parisien du narrateur qui n’hésite pas à lui verser immédiatement un à-valoir de 10 000 euros, mais ce titre sera à l’origine des désagréments et des malheurs divers et variés qui sont le véritable matériau de ce roman. « Vous êtes sûr que vous avez le droit d’écrire que vous êtes un écrivain japonais ?», demande au personnage central son poissonnier, sans doute inquiet de la bonne santé mentale de son client favori. Plus graves encore sont les harcèlements du Consulat japonais qui envoie ses diplomates les plus brillants pour sonder le cœur sombre de ce grand Noir qui veut se faire appeler « écrivain japonais ». D’ailleurs, l’intelligentsia nipponne depuis qu’elle a eu vent du projet de l’écrivain est dans tous ses états. Leur pays est tombé bien bas, croit-elle, s’il faut payer un Noir pour promouvoir la littérature japonaise. « Le plus drôle, explique une amie japonaise du narrateur, c’est qu’un important critique du plus grand quotidien du Japon y voit un risque pour la réputation de la littérature japonaise si ton livre se révèle mauvais. Avec ce titre, c’est comme si cet écrivain était devenu, je le cite, “ l’écrivain japonais par excellence ”. Les étrangers risqueraient de fuir la littérature japonaise s’ils n’ont pas aimé le livre. » Ces bribes de conversation entre le narrateur et une danseuses japonaise que celui-ci tente désespérément de séduire donne le ton de ce roman sensuel et délicieusement ironique, dans le plus pur style Laferrière.
Partageant sa vie entre Miami et Montréal, cet écrivain de la diaspora haïtienne s’est fait connaître en 1985 en publiant Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, un chef-d’œuvre d’érotisme ludique et de critique sociale. S’il est proche de la tradition caribéenne par son regard ironique et lucide sur le monde, c’est son vécu d’exilé noir, de « minorité raciale dans un pays développé » que Laferrière met en scène dans sa fiction, riche aujourd’hui d’une quinzaine d’ouvrages. Cette fiction s’inscrit aussi dans une recherche de la place de l’écrivain caribéen, trop souvent renvoyé à son provincialisme francophone. Plus universel que francophone, nourri comme son personnage de Basho, de Mishima, de Tanizaki, mais aussi de Nicolas Bouvier, de Garcia Marquez, pour ne citer que ceux-là, Dany Laferrière a conçu son nouveau roman comme un hommage à ces romanciers qu’adolescent il lisait tous les soirs sous les draps. Ils lui donnaient l’impression qu’ils étaient du même village que lui: « Sinon que faisaient-ils dans ma chambre ? » D’ailleurs, chaque écrivain ne prend-il pas la nationalité de son lecteur ? « Ce qui veut dire que quand un Japonais me lit, je deviens immédiatement un écrivain japonais »! Une affirmation que malheureusement les diplomates du pays du Soleil levant ne sont pas les seuls à ne pas comprendre!


Je suis un écrivain japonais, par Dany Laferrière. Editions Grasset, 264 pages, 17,90 euros.

Tirthankar Chanda

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