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24/06/2008
Helon Habila, le chef de file des romanciers nigérians nouvelle vague

(MFI) Journaliste de profession, Helon Habila s’impose avec son nouveau roman La mesure du temps comme l’un des principaux chefs de file de la littérature nigériane nouvelle vague. Son roman raconte les heurs et malheurs d’un pays ancien en proie aux soubresauts de l’Histoire.

Helon Habila a émergé sur la scène littéraire mondiale en 2001, en recevant à Londres le célèbre prix Caine – appelé aussi l’African Booker – pour sa nouvelle « Love Poems ». C’était le premier chapitre d’un roman que ce jeune journaliste de Lagos était alors en train d’écrire sur le thème de l’écriture en temps de dictature. Le roman, paru en français en 2004 sous le titre poétique de En attendant un ange, a installé la réputation de Helon Habila comme une des nouvelles stars de la littérature nigériane. Le Nigeria, considéré par les éditeurs des pays anglo-saxons comme la nouvelle Inde – faisant référence à l’extraordinaire fécondité littéraire de ce pays d’Asie depuis un quart de siècle – est le lieu d’origine de quelques uns des grands noms de la littérature africaine anglophone : Wole Soyinka, le premier prix Nobel de littérature du continent noir, Chinua Achebe, qui fait figure de père du roman africain moderne et qui a remporté, en 2007, le prix Booker International face à des concurrents internationaux et prestigieux, Ben Okri, le premier Booker africain (équivalent du prix Goncourt en France). Depuis quelques années, une nouvelle génération, riche en talents et en nombre, est en train de ravir le terrain littéraire aux anciens. Helon Habila, né en 1967 et exilé en Angleterre depuis 2001, est sans doute l’un des éléments les plus prometteurs de la génération des héritiers des Achebe et des Soyinka. Son nouveau roman La Mesure du temps, paru ces jours-ci en traduction française, est l’illustration éclatante du talent de conteur au souffle épique de ce romancier à la Tolstoï, qui mêle avec bonheur l’événementiel et l’historique aux réflexions philosophiques et morales.

Une victoire sur la tyrannie et l’injustice

« Qu’est-ce que l’Histoire ? » demande à ses élèves le protagoniste de La Mesure du temps, Mamo, fraîchement recruté comme professeur à l’école du village imaginaire dans le Nord nigérian où se déroule l’action de ce roman. Les réponses fusent, mais aucune n’est satisfaisante, car Mamo veut expliquer que « une victoire sur la tyrannie et l’injustice, n’importe où dans le monde, à n’importe quelle époque, était aussi une victoire ici et maintenant ». Alors, pointant du doigt vers l’extérieur, il dit aux fils et filles de paysans qui se tiennent devant lui, curieux et pleins d’ardeur : « Vous voyez l’horizon, par-delà les collines ? Ce n’est pas vraiment l’horizon, il y en a une infinité d’autres, vous n’avez qu’à gravir la colline et à fixer les immenses champs devant vous, qui se multiplient au fur et à mesure que vous vous rapprochez, tel est le véritable sens de l’histoire. »
L’histoire que raconte Habila dans ce roman mélange elle aussi le global et le local, incarnés par les frères jumeaux Mamo et LaMamo qui sont les principaux protagonistes de ce récit. Ayant perdu leur mère à leur naissance, les deux frères grandissent dans un village reculé du nord Nigeria, sous la férule d’un père tyrannique et malhonnête. Ils sont très proches l’un de l’autre, comme le sont souvent les jumeaux, mais le destin les sépare lorsque le plus jeune frère fugue de la maison pour rejoindre la milice des enfants-soldats dans un pays limitrophe en proie à la guerre civile. Contraint de rester au village à cause de ses problèmes de santé chroniques, l’aîné des jumeaux s’enferme dans ses études avant de devenir enseignant à l’école du village. Mais sa vie ne se limite pas aux frontières du village car les échos du monde lui parviennent grâce aux lettres que lui écrit son frère, racontant les guerres, les turbulences d’une Afrique livrée à la concupiscence des puissants. Ces lettres conduisent Mamo à réfléchir à l’histoire et à ses violences et à entreprendre l’écriture d’un récit historique dont l’ambition est de corriger les lacunes et les préjugés de l’histoire coloniale. Cet élément de l’intrigue n’est pas sans rappeler le célèbre roman de Chinua Achebe, Le Monde s’effondre, où le récit se clôt sur le discours réducteur des historiens coloniaux sur l’effondrement des sociétés pré-coloniales.
Tout en participant à cette vaste tâche de réhabilitation du passé africain si profondément bafoué et récusé (« la mission pédagogique du romancier » selon Chinua Achebe), ce récit initiatique de deux frères jumeaux grandissant dans une Afrique contemporaine écartelée entre la tradition et la modernité, accablée par les violences et le chaos, réussit également à nous émouvoir. La narration lyrique mais parfaitement maîtrisée d’Helon Habila n’est pas étrangère à la calme séduction qu’exerce ce livre sur les esprits, montant en crescendo à mesure qu’on pénètre dans les vies et les jours de ses personnages parfois violents, mais toujours attachants.


La mesure du temps, par Helon Habila. Traduit de l’anglais par Elise Argoud. Edition Actes Sud, collection « Afriques », 470 pages, 24 euros.

Tirthancar Chanda

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