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20/01/2009
La Drôle et triste histoire du soldat Banana
Le Nigérian Biyi Bandele raconte les exploits des enfants-soldats indigènes


(MFI) Parfois plus drôle que triste, parfois plus triste que drôle, ce récit d’entrée dans la vie adulte du soldat Banana. Un récit narré avec talent et maestria par Biyi Bandele, nouveau maître de la fiction nigériane.

Ils se faisaient appeler les « Chindits », du nom d’un animal mythique, sorte de griffon et gardien des temples birmans. Ils étaient en majorité Africains de l’Est et du Sud, mais aussi Australiens, Birmans, Chinois de Hongkong, Gurkhas (soldats népalais), Indiens et Néo-Zélandais. Soldats intrépides d’un commando multinational créé par un général britannique fantasque pendant la Seconde guerre mondiale, ils étaient chargés d’infiltrer les lignes japonaises au fin fond de la Birmanie. C’est ce qu’ils firent, ces enfants-soldats indigènes, avec abnégation et haut sens de sacrifice pour une cause qui n’était pas la leur. Ce sont leurs faits d’armes, oubliés des livres d’histoire, leurs opérations qui décimèrent l’armée japonaise et contribua à sa défaite, leur camaraderie qui touche parfois au tragique que raconte le Nigérian Biyi Bandele dans sa Drôle et triste histoire du soldat Banana. Une histoire vraie, inspirée de personnages réels : le protagoniste Ali Banana, haut en couleur, n’est autre que le père de l’auteur.

Une écriture originale où se mêlent social-réalisme et merveilleux

D’origine yoruba comme Wole Soyinka, Biyi Bandele est un des grands noms de la nouvelle génération d’écrivains nigérians. Né en 1967, à Kafanchan, au Nigeria, il vit à Londres depuis 1990. L’homme s’est fait connaître comme auteur de théâtre, ayant notamment adapté pour la scène Le monde s’effondre de Chinua Achebe et Oroonoko, the History of the Royal slave de l’Américaine Aphra Behn. Ses pièces ont été jouées sur des scènes aussi prestigieuses que le Royal Court Theatre ou la Royal Shakespeare Company. Auteur prolifique, Biyi Bandele a également à son actif des romans : L’homme qui revint du diable (Agone éditeur, 1999, pour la version française), « The Sympathetic Undertaker » et « The Street », deux ouvrages non encore traduits en français. Ces romans ont été salués par la critique pour leur écriture originale où se mêlent le social réalisme à la Chinua Achebe et le merveilleux à la Ben Okri. Bandele puise ses thématiques à la fois dans la vie politique et sociale turbulente de son pays et dans le vécu non moins riche en rêves et en incertitudes de la diaspora africaine de Londres.

Le fruit de recherches sur les pages oubliées de la Seconde guerre mondiale

« Burma Boy », qui est le titre anglais de La drôle et triste histoire du soldat Banana, est le quatrième ouvrage de fiction sous la plume du Nigérian. Comme nous l’apprend la note explicative de l’auteur à la fin de l’ouvrage, ce récit de l’éducation sentimentale et morale du jeune héros sur fond de carnages, exil et compassion, est le produit de recherches sur les pages oubliées de la Seconde guerre mondiale et de récits de première main sur le courage, l’intelligence et la peur dont l’auteur fut abreuvé par son père pendant toute son enfance et son adolescence. « Mes premiers souvenirs sont ceux de mon père me parlant de la Birmanie, écrit Biyi Bandele. En 1984, au moment de sa mort, presque quarante ans après son retour de la guerre, il était toujours en train de “réimaginer” de nouvelles variations des chroniques de la guerre qui ont bercé mon enfance. C’était le moment de sa vie dont il était le plus fier : un gamin entraîné dans une aventure avec de vrais fusils... »
Tommy Sparkle, nom de guerre de Solomon Bamidele Thomas, le père de l’auteur, était effectivement un gamin de treize ans lorsqu’il s’est fait enrôler dans l’unité spéciale de la Royal West African Army afin de pouvoir échapper à la vie rangée d’un médecin ou d’un ingénieur à laquelle sa formation le destinait. Il avait caché son âge au sergent recruteur qu’il avait impressionné par son enthousiasme pour aller « en Bimani pour se battre au nom de Lehoua Joj ». « Moi ici pour batt en Bimani... Moi ici pour tuer di Janpani ». Le jeune garçon, à peine sorti de l’adolescence, ne pouvait guère savoir l’apocalypse qui l’attendait au bout du chemin, dans la jungle birmane noyée de pluies, infestée de snipers, de bêtes sauvages et de cadavres à la dérive. C’est dans un style halluciné et puissant, mêlant la naïveté et le tragique, que Biyi Bandele fait le récit des traumatismes de la découverte des ténèbres et de la mort. Des traumatismes qui vont marquer à tout jamais le jeune Chindit Banana.
Il y a du Dante et du Conrad dans ce roman-conte qui atteint parfois le niveau de l’électrochoc littéraire, comme dans les pages de la fin où le farabiti Banana doit tuer son frère d’armes le plus proche, pour lui épargner une mort atroce. « Banana essuya ses larmes de son avant-bras et pressa la détente. Un groupe de cincles bruns, qui prenaient le soleil sur un rocher tout proche, poussèrent des cris d’alerte et plongèrent du fond de l’eau où ils restèrent une longue minute. Quand les oiseaux ressortirent du ventre de la rivière, ils avaient laissé une distance plus saine entre eux et le bruit effrayant... ». Quant au lecteur, saura-t-il jamais aménager « une distance saine » entre lui et le bruit et la fureur de la guerre de l’inoubliable sergent Banana ?

La drôle et triste histoire du soldat Banana, de Biyi Bandele. Traduit de l’anglais par Dominique Letellier. Editions Grasset, 272 pages, 18,50 euros.

Tirthankar Chanda

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