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24/02/2009
Décès de l’auteur soudanais Tayeb Saleh
Saison de la migration vers le nord, le roman arabe « le plus important du 20e siècle »


(MFI) Le Soudanais Tayeb Saleh vient de mourir, à Londres, à l’âge de 80 ans. C’est son opus Saison de la migration vers le nord, paru dans les années soixante, qui l’a fait connaître. Un roman complexe et d’une très grande sophistication narrative, considéré par la critique comme l’un des meilleurs romans africains.

« J’ai écrit pour communiquer avec les miens. » Cette phrase, extraite d’un entretien accordé à Al-Ahram hebdo par Tayeb Saleh, pourrait servir d’épitaphe à ce très grand romancier de langue arabe qui vient de disparaître. D’origine soudanaise, Saleh a quitté son pays à l’âge de 23 ans, en 1952, et a vécu depuis en exil entre Paris, les capitales moyen-orientales et Londres, où il s’est éteint dans la nuit du 18 février 2009. Exilé volontaire de son pays natal dont il critiquait les dérives totalitaires et religieuses, Saleh a trouvé dans l’écriture le moyen de rester en communion avec les siens, faisant du village fictionnel de Wadd Hamadi, au Nord Soudan, où il a campé la plupart de ses récits, le lieu emblématique d’un monde arabo-africain déchiré entre l’ancien et le nouveau, entre la tradition et la modernité, entre l’Orient et l’Occident.

L’écrivain a « redéfini les relations Orient/Occident comme essentiellement conflictuelles »

Saleh n’était pas un écrivain prolifique. Sa production littéraire se limite à quatre romans et un recueil de nouvelles. C’est une œuvre importante, marquée par la quête identitaire de l’homme colonisé arabo-africain, dans le contexte de la décolonisation et de la montée des nationalismes des années 1950-60. Rien n’illustre mieux cette thématique que Saison de la migration vers le nord, le roman le plus connu de Tayeb Saleh. Considéré comme un classique des lettres noires, au même titre que Le monde s’effondre du Nigérian Chinua Achebe ou Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, Saison de la migration est un roman initiatique avec, pour protagonistes, des intellectuels soudanais qui prennent douloureusement conscience de leur déracinement et de leur condition d’homme des deux mondes. C’est une condition d’autant plus douloureuse que les deux mondes dont ils sont héritiers sont fondamentalement opposés. « J’ai redéfini les relations Orient/Occident comme étant essentiellement conflictuelles, alors qu’elles étaient évoquées jusqu’ici (par les écrivains arabes) en termes romantiques », aimait dire Tayeb Saleh en guise d’explication de l’intérêt que son œuvre continue de susciter.


Un programme simpliste de revanche et de conquête

Paru en 1966 en arabe, ce roman raconte l’histoire picaresque de Moustafa Saïd qui a passé de nombreuses années en Angleterre, où il a mené des études brillantes et séduit de nombreuses femmes. Elles avaient « la nostalgie des tropiques, soleils cruels, horizons pourpres. J’étais pour elle le symbole de ce monde rêvé. Quant à moi, j’étais un midi fasciné par le Nord et sa blanche gelée », fait dire l’auteur à son personnage de colonisé, condamné à faire son chemin à travers les faux-semblants et les stéréotypes de l’impérialisme occidental. Conscient de son pouvoir sur les femmes qui se jettent dans ses bras, il se donne comme ambition de « libérer l’Afrique avec ma verge ». Un programme simpliste de revanche et de conquête qui ne pouvait que mal tourner. Saïd, qui aime se comparer à Othello, finit en prison, accusé d’avoir tué sa femme anglaise. Après avoir purgé sa peine, il retourne dans son pays natal, s’installe dans un village du Nord, prend femme et assouvit sa nostalgie du « pays perdu » en accumulant, dans une bibliothèque secrète, toutes les grandes œuvres de la pensée occidentale. En parfait contre-point de la chambre africaine qu’il s’était aménagée à Londres !
L’étonnante histoire de Moustafa Saïd, celle de sa vie dissolue et picaresque en Occident et celle de son suicide en Orient, n’est pas racontée d’une manière chronologique, mais à travers la voix d’un narrateur anonyme dont les pas croisent ceux de Saïd. Lui aussi revenu de l’Angleterre, il tente de remonter le cours de la vie complexe et fascinante de son héros, sans se rendre compte, jusqu’à la dernière minute, combien leurs parcours se ressemblent. A travers ce duo narrateur-personnage qui, en réalité, ne font qu’un, ce récit magistralement mené raconte les heurs et malheurs de la migration vers le Nord, mais aussi ceux d’un Nord-Sud aux destins inextricablement mêlés. La force de ce roman, désigné par l’Académie arabe de littérature de Damas comme le « roman arabe le plus important du XXe siècle », réside aussi dans son écriture elliptique, à mi-chemin entre la prose et la prose poétique.


Saison de la migration vers le nord, par Tayeb Saleh. Traduit de l’arabe par Abdelwahab Meddeb et Fady Noun. Coll. Sindbad, éditions Actes Sud, 176 pages, 6,50 euros.

MFI

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