Rechercher

/ languages

Choisir langue
 
Liste des rubriques
MFI HEBDO: Culture Société Liste des articles

10/03/2009
Littérature mexicaine : de Las Casas à Fuentes


(MFI) Invitée du Salon du Livre de Paris, du 13 au 18 mars 2009, la littérature mexicaine est à l’honneur dans la presse comme chez les éditeurs français. Dans un petit livre d’une centaine de pages, Philippe Ollé-Laprune retrace la longue et passionnante histoire de cette grande littérature, née dans les turbulences de la colonisation et de la conquête par les Conquistadors.

C’est une des littératures latino-américaines les mieux connues dans le monde, grâce à la qualité de ses écrivains, qui comptent deux mastodontes, Octavio Paz, prix Nobel de littérature 1990 et Carlos Fuentes, le grand romancier de la « mexicanité ». Les trente-neuf auteurs invités au Salon du Livre appartiennent pour la plupart à la génération montante. Ils auront à cœur de témoigner de la vitalité et de la puissance imaginative de cette littérature riche de quatre siècles de production.
Parmi les différents ouvrages qui paraissent à cette occasion, nous permettant de nous familiariser avec l’évolution de lettres mexicaines, on citera volontiers l’essai de Philippe Ollé-Laprune, Mexique: les visiteurs du rêve. Spécialiste de l’Amérique latine, ancien directeur du Bureau du livre à l’ambassade de France à Mexico, où il vit depuis bientôt deux décennies. Il avait publié en 2007 une anthologie très remarquée des productions littéraires mexicaines des cent dernières années (Cent ans de littérature mexicaine, éd. de la Différence), qui permettait aux non-initiés de découvrir les lignes de force de la production contemporaine du pays d’adoption de l’auteur.

Un rapport unique avec le mot écrit

L’essai qu’il propose aujourd’hui est un véritable panorama qui retrace en une centaine de pages l’histoire de la littérature mexicaine, depuis ses débuts dans le Mexique des Conquistadors, au 16e siècle, avec la fameuse Très brève relation de la destruction des Indes (1542) du prêtre-écrivain Bartolomé de Las Casas. Il donne aussi « des clefs pour appréhender un monde de créations aussi riches que profondes ». Ces clefs concernent notamment le statut de l’écrit au Mexique. « Le Mexique entretient depuis près de cinq cents ans, écrit l’auteur, un rapport unique avec le mot écrit, dû en grande partie à sa naissance violente et la place qu’occupe l’écriture dans ce contexte. Ecrire y est conçu comme une forme de conquête et d’occupation. »
Dès les premières années de la Conquête du Nouveau monde, l’écriture a été utilisée par les Espagnols pour affirmer leur supériorité culturelle et technique. Selon la légende, Cortes lui-même prenait un malin plaisir à adresser aux chefs indiens des lettres écrites, sachant parfaitement que ceux-ci seraient incapables de les déchiffrer. D’ailleurs, les destinataires s’empressaient d’offrir ces lettres à leurs dieux afin d’en conjurer la force « maléfique ». « On voit ici se dessiner avec netteté, explique Ollé-Laprune, les fonctions de l’écriture : c’est un outil de pouvoir, animé par la volonté de donner sens à l’inconnu et de faire connaître le vécu des contemporains et leurs découvertes. Si elle n’a pas encore de préoccupations de type artistique, la littérature à venir reflétera l’esprit qui a présidé à sa naissance. »

La naissance tardive de la fiction

Les clefs fournies aux lecteurs concernent aussi l’utilisation de l’espagnol, la langue coloniale et inadaptée aux réalités du Nouveau Monde, Très tôt, dès le 17e siècle, s’est posée la question de la spécificité linguistique, notamment avec la poétesse Sor Juana Inès de la Cruz. Auteur talentueuse et versatile, celle-ci s’était signalée à l’attention par la force subversive de ses écrits. Elle s’était révoltée contre le corset de la langue imposée par le colonisateur. Ce faisant, elle a soulevé la question de l’identité de l’écrivain latino-américain, celle aussi de l’originalité d’une littérature qui puise son idiome et ses modèles dans ce qui se fait dans la mère-patrie.
On lira aussi avec intérêt dans ce panorama les pages consacrées à la naissance tardive de la fiction, longtemps interdite dans les Indes occidentales. Pour Philippe Ollé-Laprune, ce retard s’explique par la prédominance de la chronique et de l’essai dans les années de formation de la littérature latino-américaine. Les deux genres écartent l’imaginaire pour privilégier le commentaire sur le réel, source d’inquiétude sur cette terre inconnue pour les écrivains d’origine européenne. Il faudra en effet attendre l’indépendance, survenue en 1821, pour voir émerger les premiers romans, notamment El Periquillo sarniento (1816), sous la plume de José Joaquin Fernandez de Lizardi qui est considéré comme le père la fiction mexicaine. Le roman connaîtra son grand essor un siècle plus tard, après la Révolution, et s’imposera comme le principal outil de la définition de la « mexicanité » au 20e siècle. C’est dans l’harmonisation souvent réussie de la « mexicanité » et du souci de l’Universel parmi la nouvelle génération que réside le secret de la nouvelle grammaire littéraire mexicaine.


Mexique : les visiteurs du rêve, par Philippe Ollé-Laprune. Editions de la Différence, 126 pages, 15 euros.
Pour tout savoir sur le programme des rencontres avec les auteurs mexicains au Salon du Livre : www.salondulivreparis.com

Tirthankar Chanda

retour