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18/03/2008
Mafias
La peur, une industrie très rentable


(MFI) Comment les mafias sont-elles nées ? Où et pourquoi ont-elles pris leur ampleur ? Quels liens ont-elles réussi à nouer avec les pouvoirs politiques et quelle est leur puissance économique ? Quels sont les risques que la mondialisation du crime fait peser sur les sociétés d’aujourd’hui ? C’est à ces questions et à bien d’autres que Jacques de Saint-Victor propose des réponses dans un ouvrage très complet, Mafias, l’industrie de la peur.

Qu’est qu’une mafia ? Une société secrète, permanente, hiérarchisée, avec des rites initiatiques spécifiques et des codes d’honneur, recourant à la violence. C’est cette définition stricte que retient Jacques de Saint-Victor pour délimiter le périmètre de son livre Mafias, l’industrie de la peur (éditions du Rocher). Il s’y attache donc aux mafias « reconnues par la plupart des spécialistes », à savoir les quatre mafias italiennes (Cosa Nostra sicilienne, Camorra napolitaine, Ndrangheta calabraise et Sacra Corona Unita des Pouilles), la mafia italo-américaine (Cosa Nostra), la mafia chinoise (triade), japonaise (yakuza), turque (maffya) et albanophone.
La mafia, précise ce docteur en histoire du droit qui enseigne notamment l’histoire des phénomènes criminels, « ne se distingue pas par le sang versé », les éventuels épisodes sanglants ne devant « pas faire perdre de vue que la mafia cherche d’abord plus l’infiltration, la menace et la corruption que la mort à tout prix ; elle n’est pas prioritairement une industrie du meurtre mais bien plutôt une “industrie de la peur”. » L’ambition que Jacques de Saint-Victor poursuit en écrivant cette somme de plus de 400 pages est de comprendre pourquoi et comment ces organisations criminelles sont nées, afin de « mieux saisir, de manière synthétique, leur évolution et les dangers qu’elles représentent aujourd’hui ».

Une transition brutale entre féodalité et capitalisme

Ce voyage à travers le temps et l’espace est proposé en cinq temps : tout d’abord « La naissance du phénomène mafieux », au XIXe siècle, directement liée pour l’auteur à la faiblesse de l’Etat libéral. Les mafias apparaissent là où la transition entre féodalité ancienne et modernité capitaliste est brutale, comme en Sicile ou au Japon, et non « douce » comme en Angleterre et en France. « On se rend compte que la mafia apparaît en réalité assez tardivement, à la naissance du capitalisme, dans les pays où l’Etat n’a pas réussi à imposer son monopole de coercition, ou bien a été soumis à des pressions migratoires intenses. » En évoquant le pacte passé, à l’été 1860, entre le préfet de police de Naples et le chef de la Camorra, criminel connu, afin que ce dernier aide ses services à maintenir l’ordre public dans une ville que ses autorités ont désertée, Jacques de Saint-Victor note ainsi que « tout vide de pouvoir entraîne par réaction un besoin de sécurité qui fait le jeu des associations criminelles organisées ».
Dans une seconde partie consacrée à « L’Essor des mafias », l’auteur s’arrête sur la période 1890-1930, qui voit le crime organisé se développer en Amérique, Al Capone prospérer à Chicago, la guerre de l’opium faire rage en Chine et à New York, la Cosa Nostra remplacer définitivement la Main noire, première organisation criminelle apparue au tournant du siècle.
Dans la troisième partie, intitulée « Les mafias, entre fascisme et anticommunisme », Jacques de Saint-Victor raconte comment Mussolini a commencé par faire de « la lutte contre la mafia un des axes principaux de sa politique dans le sud du pays » et appuyé les méthodes expéditives du préfet Mori, qu’il nomme à Palerme en le dotant des pleins pouvoirs pour combattre la mafia, puis s’est contenté des premiers résultats obtenus pour laisser la propagande fasciste proclamer la mafia « vaincue ». Ce qui est loin d’être une réalité, la plupart des grands chefs mafieux ayant réussi à fuir, que ce soit aux Etats-Unis ou en Tunisie, alors protectorat français. Et ce qui permettra aux notables mafieux, lors du débarquement des troupes alliées en Sicile en 1943, de relever la tête en se targuant de n’être pas mouillés avec le fascisme. Pour combler le vide politique créé par l’effondrement de l’appareil d’Etat, les Alliés, dans la logique de l’indirect rule appliquée par les Britanniques dans leurs colonies (la gestion administrative par les élites locales), font appel aux notables qui se présentent, dont beaucoup sont mafieux. Cette négligence coupable est favorisée par le fait que plusieurs d’entre eux, ayant fait le voyage de New York, parlent anglais… Dans les années qui suivent, la mafia profite du climat de guerre froide qui s’instaure en Europe, et noue des liens avec l’office of Strategic Services, l’ancêtre de la CIA, à la recherche d’informations sur les communistes et les syndicalistes actifs. Au Japon, c’est également après 1945 que « se met en place l’armature nouvelle des yakusas, fondée sur le modèle féodo-capitaliste du lien de vassalité ».

Infiltrer autant que combattre les pouvoirs publics

Dans une quatrième partie, Jacques de Saint-Victor s’attarde sur l’exemple italien entre 1960 et 1989 pour illustrer « L’immersion des mafias dans la société », décortiquant par exemple le système mis en place par les hommes d’honneur de la Camorra pour siphonner les aides de l’Etat à la suite du grand tremblement de terre du 23 novembre 1980, qui fit plus de 2 000 morts à Naples et ses environs, 9 000 blessés et 300 000 sans-abri.
Consacrée à « La mondialisation du crime », la cinquième et dernière partie dessine à grands traits les caractères des mafias albanaise et turque, des cartels colombiens et surtout mexicains, de la pseudo-mafia russe (pseudo, car « les gangs russes semblent plutôt soumis au pouvoir que l’inverse « , alors que les mafias possèdent une structure très élaborée, secrète, et un rapport étroit avec les pouvoirs publics, qu’elles infiltrent autant qu’elles les combattent), bref un tour du monde qui permet à l’auteur de souligner que « la mondialisation du crime est plus en avance que celle des échanges licites ». Sans oublier de balayer devant la porte française, car la situation corse présente des traits pré-mafieux certains : « Liens entre le crime organisé et certains élus, menaces sur les magistrats, Etat impuissant, liens entre le terrorisme et le banditisme, « cadavres excellents », dont le plus inimaginable en France a été l’assassinat du préfet Erignac en 1998, abattu certes par un commando nationaliste mais dans des conditions très obscures ».
On estime qu’aujourd’hui la valeur des activités illégales pourrait dépasser plus de 1 000 milliards de dollars, soit 8 % des échanges mondiaux. Aussi, en conclusion, Jacques de Saint-Victor invite-t-il le lecteur à réfléchir sur les nouveaux pouvoirs économiques puissants que sont devenues les mafias, qui pourraient nous faire entrer, « sans nous en rendre compte, dans un monde nouveau, une démocratie illibérale, reposant sur des féodalités économiques (légales ou mafieuses) », un monde dans lequel « la liberté individuelle serait sacrifiée sur l’autel de l’intérêt ».



Mafias, l’industrie de la peur, par Jacques de Saint-Victor, collection Un nouveau regard, éditions du Rocher, 2008.

Ariane Poissonnier

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