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27/10/2006
Questions internationales : crise avec la Corée du Nord (1)
La poudrière nucléaire


(MFI) Dernière dictature stalinienne de la planète, la Corée du Nord a effectué un essai atomique le 9 octobre 2006, provoquant un tollé international. Les Etats-Unis craignent notamment que cela ne renforce les ambitions nucléaires de l’Iran. Il paraît peu probable que les sanctions adoptées à l’Onu soient efficaces. Tout le fragile équilibre diplomatique et militaire en Asie du Nord-Est est désormais menacé.

Pourquoi cet essai nucléaire de la Corée du Nord suscite-t-il tant d’inquiétudes ?

En réalisant cet essai, la Corée du Nord devient la neuvième puissance nucléaire de la planète après les Etats-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni, la France, l’Inde, le Pakistan et Israël. Sur un plan général, il s’agit d’une violation du Traité de non-prolifération, le TNP (voir article ci-joint). Mécaniquement, plus le nombre de pays disposant de l’arme atomique s’accroît, plus le risque d’accident – voire de conflit – nucléaire est élevé.
L’inquiétude est d’autant plus vive que la Corée du Nord est une dictature imprévisible. Dernier régime stalinien au monde, le pays a été dirigé de 1948 à 1994 par Kim Il-Sung, à qui a succédé son fils Kim Jong-Il. Surnommé le royaume ermite, il vit en autarcie. Ses habitants n’ont pas le droit de traverser les frontières et peu d’étrangers y vivent. Internet est interdit ; radios et télévisions sont bloquées sur la chaîne officielle. Tout le monde doit porter à son vêtement un badge de Kim Il-Sung ou de Kim Jong-Il. Selon les spécialistes, il y aurait près d’un million de prisonniers politiques sur 23 millions d’habitants. Reclus du monde, la Corée du Nord connaît une grave crise économique. Depuis 1995, la famine a fait deux millions de morts, et un tiers de la population dépend de l’aide internationale pour survivre.
Doté d’une énorme armée (1,2 million d’hommes) qui absorbe 25 % du revenu national, la Corée du Nord a déjà vendu des armes à des régimes ou à des mouvements rebelles jugés peu recommandables, au Moyen-Orient et en Afrique. Elle-même dispose de missiles pouvant être dotés de têtes nucléaires. En juillet dernier, elle a testé six missiles balistiques capables d’atteindre le Japon et les Etats-Unis. Additionnés au fait que la région est très militarisée et très peuplée, tous ces éléments expliquent l’inquiétude que provoque l’essai nord-coréen.

Quels sont les objectifs de Pyongyang en réalisant cet essai nucléaire ?

Les autorités nord-coréennes évoquent le besoin de renforcer leur capacité de défense et de faire face à la menace nucléaire américaine. Elles réclament en outre la levée des sanctions financières adoptées à leur encontre par Washington. A la différence des autres détenteurs de la puissance atomique, la Corée du Nord ne cherche aucune influence au niveau mondial ou régional. Elle veut juste assurer la survie et la légitimité du régime. Les dirigeants ont vu la chute des pays communistes d’Europe de l’est. « Kim Jong-Il est obsédé par la mort de Ceausescu », assure le dissident Lee Jong-Hee, réfugié à Séoul. Ces dirigeants vivent dans la crainte – la paranoïa même – d’une attaque américaine, les Etats-Unis disposant de 34 000 soldats en Corée du Sud et 40 000 au Japon. Les plus vieux officiers à Pyongyang se rappellent que, lors de la guerre de Corée (1950-1953), le général McArthur avait demandé au Pentagone de pouvoir utiliser la bombe H. Et jusqu’en 1991, les exercices militaires américano-sud-coréens comportaient toujours un scénario atomique. Reste que les Etats-Unis ont dit et répété qu’ils n’avaient aucunement l’intention d’envahir la Péninsule. Quant aux pays voisins – Chine, Japon et Corée du Sud –, un effondrement du régime communiste n’est pas dans leur intérêt (voir article ci-joint).
En réalité, Pyongyang est passé maître dans l’art du chantage. Depuis que son programme nucléaire a été découvert en 1989, le royaume ermite ne cesse de souffler le chaud et le froid. Il accepte des inspections internationales en échange d’une aide alimentaire, puis les refuse en promettant de « noyer le monde sous un déluge de feu ». Il annonce la fin de ses activités de retraitement d’uranium contre la fourniture de pétrole et de centrales à eau légère, puis dénonce l’accord en traitant les Etats-Unis de « suppôt du diable ». Il accepte le principe de négociation à six sur son programme nucléaire (les deux Corée, les Etats-Unis, le Japon, la Chine et la Russie) puis claque la porte des pourparlers. Depuis son arrivée à la Maison blanche en 2000, George Bush a adopté à l’égard de Pyongyang une politique plus dure que Bill Clinton, partisan du dialogue. La rhétorique n’a cessé de s’envenimer côté coréen aussi. En octobre 2002, Pyongyang reconnaît vouloir se doter de l’arme atomique ; en janvier 2003, elle annonce son retrait du TNP ; en février 2005, elle affirme avoir fabriqué des armes atomiques par mesure d’autodéfense… Jusqu’à l’annonce, le 9 octobre, de cet essai nucléaire.
Pour la presse asiatique, Pyongyang est allée trop loin ; sa démarche est suicidaire. Mais pour Bui Xuan Quang, professeur de relations internationales à l’université Paris X, « plus qu’une provocation, cet essai nucléaire est un appel au secours, un aveu de faiblesse de Pyongyang ». Une analyse partagée par Selig Harrison, l’un des meilleurs connaisseurs du pays : « Pyongyang a organisé ce test comme un ultime effort pour imposer un dialogue bilatéral sur la normalisation de leurs relations que les Etats-Unis ont toujours refusé. »

Quelles peuvent être les conséquences de ce test ?

Même si cet essai a suscité un tollé international, même si la Chine – pourtant alliée de Pyongyang – a voté des sanctions aux Nations unies, les conséquences contre le régime nord-coréen seront certainement limitées. Les longues tractations au sein du Conseil de sécurité montrent que ces sanctions (embargo sur les ventes d’armes et les technologies nucléaires ; contrôle des navires à destination ou quittant la Corée du Nord ; appel à la reprise des négociations sur les ambitions atomiques du régime) resteront formelles. Dès le départ, l’option militaire était exclue. Les Etats-Unis sont empêtrés en Irak et en Afghanistan ; la Chine ne veut pas voir des milliers de réfugiés franchir sa frontière ; l’armée nord-coréenne est bien entraînée – ses officiers prêchent qu’il est plus honorable de mourir au combat que de mourir de faim –, or Séoul et ses 20 millions d’habitants ne sont qu’à 50 km de la frontière.
Washington redoute surtout un effet domino, notamment que Pyongyang vende des technologies sensibles à des groupes terroristes ou à des Etats-voyous, pour reprendre la terminologie américaine. Comme l’explique au quotidien Le Monde Mark Fitzpatrick, de l’Institut international d’études stratégiques, à Londres : « C’est au Proche-Orient que les réactions sont le plus à suivre. Sur la sellette pour son programme nucléaire, l’Iran va observer avec attention les répercussions de la question coréenne. D’autant que Téhéran et Pyongyang ont des échanges d’informations dans ce domaine ; il est possible qu’ils aient développé une coopération technique. Que les sanctions onusiennes ne soient d’aucune efficacité ne pourra que renforcer les prétentions iraniennes. L’Egypte et la Turquie ont également des ambitions nucléaires, critiquant la détention tacitement admise de la bombe par Israël. » En Asie, le parapluie nucléaire américain accordé au Japon, à la Corée du Sud et à Taiwan limite le risque d’une course à l’arme atomique. Par contre, le nouveau Premier ministre nippon, Shinzo Abe, nationaliste convaincu et partisan d’un Japon fort, pourra prendre prétexte de cet essai nucléaire pour renforcer l’arsenal conventionnel du pays. Ce qui ne sera évidemment pas du goût de ses voisins chinois et sud-coréen. Les ambitions nucléaires de Pyongyang risquent donc de menacer le fragile équilibre diplomatique et militaire en Asie du Nord-Est.

Jean Piel

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