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| 22/12/2006 | |||
| Questions internationales (1) La poudrière libanaise | |||
| (MFI) Jamais les divisions communautaires et les clivages politiques n’ont été aussi exacerbés au Liban. Au point que certains jugent inéluctable une nouvelle guerre civile. A l’origine du conflit contre Israël en juillet dernier, le Hezbollah – populaire dans le monde arabe et allié de l’Iran – cristallise les rancœurs de la majorité non-chiite. | |||
| Le Liban est-il aujourd’hui au bord de la guerre civile ? Les observateurs les plus pessimistes estiment que la question n’est plus de savoir si le Liban va connaître une nouvelle guerre civile, mais quand il va la connaître. Pour d’autres (peu nombreux), la crise que traverse actuellement le pays du Cèdre constitue l’ultime soubresaut intercommunautaire – aussi violent soit-il – avant l’établissement d’institutions politiques stables. Il y a deux ans pourtant, les Libanais croyaient enfin la paix durablement installée. Les troupes syriennes – présentes depuis dix-neuf ans dans le pays – avaient dû plier bagage, libérant Beyrouth d’une étouffante tutelle. Promettant d’enterrer la hache de guerre religieuse et communautariste, les dirigeants se disaient déterminer à construire un Etat de droit. L’espoir était immense. Aujourd’hui force est de déchanter. Ces vingt derniers mois, quinze attentats ont secoué le pays. Quatre membres de l’élite politique et intellectuelle ont été assassinés, le dernier en date étant Pierre Gemayel, le jeune ministre de l’Industrie. Près de 1 500 personnes ont trouvé la mort l’été dernier lors de la guerre entre le Hezbollah et le Israël. La situation économique est de nouveau catastrophique ; selon Le Commerce du Levant, 48 % des Libanais souhaitent quitter le pays. La guerre est ouverte entre le président Emile Lahoud, le Premier ministre Fouad Siniora et le président du Parlement Nabih Berri, rendant le pays ingouvernable. Le recours à la rue, galvanisée de part et d’autres, est devenu une arme bien peu démocratique. Pourquoi la scène politique libanaise a-t-elle évolué ainsi ? Des milliers de manifestants campent depuis le 1er décembre devant le Grand Sérail, siège du Premier ministre, à l’appel du Hezbollah, mais aussi de l’autre parti chiite, Amal, et du Courant patriotique libre, du chrétien Michel Aoun, bref de l’opposition pro-syrienne. Leur revendication : le départ du gouvernement qu’ils jugent inféodé à Washington et illégitime depuis la démission, le 11 novembre, des six ministres chiites. Ils réclament la formation d’un nouveau gouvernement où les chiites disposeraient d’une minorité de blocage. Réponse des autorités : « Nous ne sommes inféodés à personne. Nous incarnons la majorité parlementaire, pas les chiites, et si le gouvernement doit certes refléter la diversité du pays, là ce sont les ministres chiites qui ont choisi de quitter le navire ; ils n’ont pas été exclus. » Le leader druze Walid Joumblatt dénonce « une tentative de coup d’Etat du Hezbollah contre un régime démocratique. Il est inadmissible que le mouvement chiite se conduise comme un Etat dans l’Etat ». Pour la majorité, regroupée autour des sunnites du Courant du Futur, des druzes du Parti socialiste progressiste et des chrétiens des Forces libanaises et de Kataëb, le but des manifestants est d’empêcher l’installation d’un tribunal international chargé de juger les auteurs de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, tué en février 2005. La piste en effet conduit à Damas, ce qui n’est pas du goût des pro-syriens. Comme le note l’éditorialiste Rami Khouri : « Les assassinats de personnalités ont radicalisé les positions. A la différence de leurs aînés, les jeunes qui n’ont pas connu la guerre civile entre 1975 et 1990, avec son cortège de morts, de blessés, de terreur, sont prêts à en découdre. Ils ne veulent pas d’une solution molle – quelques discussions et de la bonne volonté – qui maintiendrait le statu quo sans mettre à plat les problèmes de fond du Liban. » Personne néanmoins ne veut assumer la responsabilité de la reprise de la guerre. Les différents partis appellent leurs partisans à manifester dans le calme, à ne jamais être armés. Tous les dirigeants politiques parlent de dialogue et d’unité nationale, mais sans rien faire concrètement pour cela. Au contraire, leurs discours enflammés attisent les divisions de la société libanaise. Cette instabilité du Liban n’est-elle pas due aussi à l’organisation et à la composition sociologique du pays ? Au-delà de ses détonateurs politiques immédiats, la crise actuelle trouve ses origines dans la structure politique, démographique et géographique du pays. Comme le souligne dans Elaph le chroniqueur Bilal Khbeiz : « La crise qui agite le Liban ne se réduit pas à la question du remaniement gouvernemental ; c’est la manifestation de quelque chose de profond ; un conflit sur l’identité même du pays, sa culture et sa place au Moyen-Orient. D’où son intensité sans précédent. » Le pays du Cèdre est divisé en 17 communautés : sunnites, druzes, chiites, grecs orthodoxes, grecs catholiques… « Le Liban est une maison aux nombreuses demeures », écrivait l’historien Kamal Salibi. Ces communautés sont embourbées dans des rapports de force, le tout dans une société très politisée où le clientélisme l’emporte sur le débat d’idées. On parle peu de parti libéral ou de parti socialiste, de droite ou de gauche, mais de formations druzes, chrétiennes ou sunnites. Ajouté à cela, le poids des grandes familles : les Gemayel, les Karamé, les Hamadé, les Frangié, les Hariri, les Asaad… chez qui le pouvoir se transmet d’une génération à l’autre, de zaïms (notables) en zaïms. Seuls les chiites ont abandonné le « familialisme » pour une expression politique plus moderne. La constitution impose une répartition du pouvoir entre les communautés : président de la République chrétien, Premier ministre sunnite, président du Parlement chiite. Les institutions sont confessionnalisées. Tout déséquilibre dans cette structure menace l’ensemble de l’édifice. Après la guerre civile (1975-1990), parler de religion en public était devenu tabou. Ce n’est plus le cas. Dans la rue, les préjugés religieux se mêlent ouvertement aux débats politiques. Les chaînes de télévision – propriétés des différentes communautés – diffusent des messages de division, parfois même des appels au meurtre à peine voilés. Les chrétiens et les sunnites craignent d’être débordés par les chiites et le Hezbollah, quitte à vouloir une guerre pour régler le problème. Comme le racontait dans Le Monde un commerçant chiite installé dans le quartier sunnite de Basta : « Mes voisins me raillent régulièrement. Pourquoi vis-tu ici ? Tu devrais être à Damas ou à Téhéran. C’est amical, mais les sourires sont jaunes. Jamais avant ils n’auraient tenu de tels propos. » De son côté, Diana, une étudiante chrétienne de Beyrouth, confiait au quotidien suisse Le Temps son désarroi après avoir visité la banlieue sud, majoritairement chiite : « Nous vivons dans deux mondes différents. Là-bas, les femmes sont voilées ; il y a partout des posters de l’ayatollah Khomeiny ; les hommes sont barbus et les mosquées nombreuses. Rien à voir avec mon quartier où les filles sont maquillées, les garçons en jeans décontractés, où nous passons des soirées rue Monot (la rue branchée de Beyrouth NdA) à écluser les bars. » Mais Diana relativise son propos : « J’ai des amies chiites à l’université qui ne sont pas voilées, écoutent la même musique que moi et avec qui je vais dans des bars. Mais elles ne boivent jamais d’alcool et disent toujours du bien de l’Iran. » Roula, une femme d’affaires sunnite, tient un discours beaucoup plus musclé : « Nous pouvons nous entendre avec les chrétiens et avec les druzes, mais pas avec les chiites. Lorsque le Hezbollah a déclenché la guerre contre Israël en juillet dernier, il a pensé à l’intérêt du Liban ou à celui de ses parrains iranien et syrien ? Lorsque ses militants bloquent le Grand Sérail et le fonctionnement des institutions, c’est dans l’intérêt du pays ou de Damas ? Les chiites n’ont aucune culture démocratique. Ce sont des intégristes qui ne veulent pas la paix du Liban, mais son annexion à la Syrie et à l’Iran. » L’optimisme est-il impossible au Liban ? Chercheuse auprès de la société d’analyse des risques MidEast Risk, Nada Doumit estime que le risque de guerre civile est très sérieux, mais que tous les ingrédients pour une telle guerre ne sont pas réunis. La religion est l’un des éléments qui la rassure : « Nous ne sommes pas dans une opposition chrétiens contre musulmans, mais dans une lutte pro-syriens contre souverainistes. On retrouve des sunnites, des chrétiens et des druzes dans les deux camps. Seuls les chiites soutiennent de façon très majoritaire les partis pro-Damas. Cette autonomie des divisions politiques par rapport aux clivages religieux affaiblit la dynamique de conflit. » La question de l’armement est aussi importante. Seul le Hezbollah dispose d’un arsenal et d’une organisation militaire. Il est aussi le seul à brandir une idéologie mobilisatrice. Les chrétiens sont-ils prêts à mourir pour le général Aoun, les druzes pour le Parti socialiste progressiste ? Pas sûr. Au demeurant, des négociations se poursuivent. A la mi-décembre, la médiation de la Ligue arabe a permis de faire baisser la tension d’un cran. Sans rien résoudre sur le fond. Moscou pourrait aussi jouer les bons offices. Comme le conclut Nada Doumit : « Soit les politiciens libanais discutent aujourd’hui de la situation politique en vue d’une solution consensuelle qui évitera la guerre civile, soit ils en discutent après avoir mené une guerre larvée. » | |||
| Jean Piel | |||
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