| |||
| 02/02/2007 | |||
| Questions internationales (2) Trois questions à… Michel Taube, président de Ensemble contre la peine de mort : « En finir avec une justice qui tue » | |||
| MFI : Y a-t-il un lien entre régime politique et maintien de la peine de mort ? Michel Taube : Certainement. Ce sont les pays non-démocratiques qui exécutent le plus, que ce soit la Chine, l’Iran, l’Arabie saoudite ou le Soudan. Il ne faut pas s’en étonner dans la mesure où la peine de mort est une atteinte aux droits de l’Homme. L’exception vient des Etats-Unis et du Japon, deux pays démocratiques où la peine capitale est non seulement appliquée – quatre détenus ont été exécutés le jour de Noël à Tokyo – mais aussi assumée et revendiquée comme un moyen légitime de rendre la justice. En Inde, autre nation démocratique, la peine de mort existe certes, mais elle est peu appliquée – deux fois seulement depuis 1995 – et un consensus se dégage autour de son inefficacité contre la criminalité et de son caractère immoral. Que les pays totalitaires soient ceux où les exécutions sont les plus fréquentes complique évidemment la tâche d’Ong comme la nôtre, puisqu’il nous est plus facile d’agir dans une démocratie que dans un pays où la liberté d’expression est interdite. C’est pourquoi, quelle que soit notre action, il viendra un moment où le nombre de pays abolitionnistes n’augmentera plus. A moins que la démocratie ne gagne du terrain. Cependant, même dans les pays totalitaires, le débat évolue. Des voix commencent à s’élever en Chine contre la peine de mort, de même qu’en Iran le prix Nobel de la paix, Shirin Ebadi, ose dénoncer ouvertement la potence. MFI : Saddam Hussein a été exécuté en Irak, Nicolae Ceaucescu l’avait été en Roumanie. L’exécution de tyrans n’est-elle pas nécessaire à la réconciliation nationale et à la démocratisation de dictatures ? M. T. : Je ne le crois pas, au contraire. Exécuter un dictateur signifie employer les mêmes méthodes que les siennes. Ce n’est pas le meilleur moyen de marquer une rupture par rapport au passé ni de favoriser la réconciliation nationale. Il est peu probable que la pendaison de Saddam Hussein ramène la paix civile en Irak. On peut par contre trouver nombre d’exemples a contrario. La peine de mort a été abolie au Cambodge après le génocide des Khmers Rouges pour éviter que le pays ne sombre dans une spirale de vengeance qui aurait ruiné les espoirs de réconciliation. C’est le même raisonnement qui a présidé en Afrique du Sud où la peine de capitale a été abolie à la fin de l’apartheid. En Europe, c’est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que les pays ont commencé à renoncer aux exécutions judiciaires ; les dirigeants ont compris qu’il fallait mettre un terme à la barbarie. Au Maroc, la commission Equité et Réconciliation, qui discute des crimes commis sous la dictature du roi Hassan II, préconise l’abolition de la peine de mort comme moyen de réussir la réconciliation nationale. Ce sont d’ailleurs ceux qui ont le plus souffert des « années de plomb » qui défendent cette solution. Enfin, le Rwanda pourrait bientôt abolir la peine capitale tout en continuant à juger les auteurs du génocide de 1994. Voilà le meilleur moyen de parvenir à la réconciliation nationale. Exécuter un dictateur déchu, ce n’est pas de la justice, c’est de la vengeance. MFI : Etes-vous plutôt optimiste ou pessimiste pour la cause abolitionniste ? M. T. : Je suis optimiste sur le terrain des idées. La cause de l’abolition avance dans le monde entier, malgré un contexte international difficile depuis les attentats du 11 septembre. Chaque année, de nouveaux pays renoncent à la peine capitale – comme les Philippines et la Moldavie en 2006, le Liberia et le Mexique en 2005 – et aucun ne la rétablit. Le sujet n’est plus tabou ; les clichés tombent. Je reviens du Maroc où un débat très ouvert a lieu sur le sujet dans toutes les sphères de la société. Même en Chine, pays détenteur du « record » mondial des exécutions, les choses évoluent. Aucun pays de droit musulman n’a aboli la peine de mort, mais de plus en plus de dignitaires religieux s’expriment contre les exécutions et les châtiments corporels au nom de la modernisation de l’islam. En terme de résultat par contre, nous devons continuer à mener le combat pour que le nombre de pays abolitionnistes augmente. J’estime qu’une trentaine de pays peuvent encore rayer la peine de mort de leur arsenal répressif. Ensuite cela deviendra très difficile, car il ne restera plus que les dictatures. Il faut pourtant poursuivre le combat pour en finir avec une justice qui tue. | |||
| Propos recueillis par Jean Piel | |||
|