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09/03/2007
Des Etats fragiles, entre conflits et reconstruction

(MFI) Un ouvrage collectif publié chez Karthala examine le concept d’Etats fragiles - qui sous-tend les politiques d’aide de l’OCDE et de la Banque mondiale depuis 2005. Il s’agit d’identifier les modalités particulières d’intervention dans les pays incapables d’engager des politiques en faveur des pauvres et aux prises avec des conflits violents et/ou une faible gouvernance. Peut-on les empêcher de sombrer dans la guerre ? Ou encore peuvent-ils se reconstruire sans consensus social ?

A l’origine, la notion d’Etat défait – construite autour de la situation en Haïti – est utilisée par la secrétaire d’Etat américaine Madeleine Albright (1997) pour décrire le monde de l’après-Guerre froide. Pour l’occasion, la CIA avait engagé un groupe d’étude spécial entre 1995 et 2000 - la State failure task force. « L’enjeu est alors de mettre en avant la prétendue incapacité des Etats défaits à se maintenir comme membre de la communauté internationale, annonçant ainsi la nécessité et la légitimité d’une mise sous tutelle des pays concernés », estiment deux des contributeurs de cet ouvrage volumineux, Benoît Daviron et Thierry Giordano. Assurer la loi et l’ordre devient alors « un objectif en soi ».
Dans une approche pluridisciplinaire, ce livre collectif destiné à un public francophone se penche pour la première fois sur le concept d’Etats fragiles. Réalisé sous la direction de Jean-Marc Châtaigner (AFD) et Hervé Magro (MAE), il associe diplomates, militaires et universitaires (historiens, géographes, ethnologues, politologues) mais aussi chercheurs et praticiens du développement. A noter que nombre d’entre eux travaillent ou ont travaillé à la Banque mondiale, au Programme des Nations unies pour le développement ou dans des organisations internationales non gouvernementales. Et que leurs réflexions ont pour vocation de proposer des moyens plus efficaces de gestion des crises et des interventions de la communauté internationale mieux adaptées à leurs réalités. A la base aussi de leurs réflexions, un document de travail de l’Agence française de développement (AFD, 2005)* qui explore les pistes pour renforcer la légitimité de ces Etats.

Derrière la générosité, un raisonnement plus prosaïque

« Au-delà de l’Etat, (…) il est important d’aider les nations à se construire et de permettre à leurs populations de se reconnaître dans une idée commune d’un avenir collectif », expliquent les auteurs. Notamment à travers ce qu’il est convenu d’appeler la société civile et les différents mouvements participatifs – mieux à même de comprendre et d’agir sur la réduction de cette fragilité. Derrière cette générosité se cache toutefois un raisonnement plus prosaïque : « Les coûts du rétablissement de la paix (…) et celui de la reconstruction des infrastructures et des capacités humaines détruites sont toujours infiniment supérieurs à ceux investis dans le développement et la prévention ». Et de citer un des contributeurs de l’ouvrage, l’universitaire britannique Paul Collier, selon lequel « 45 % des Etats qui ont connu un conflit interne armé retombent dans un conflit armé dans les cinq années qui suivent ».
Dans ce contexte, on comprend pourquoi la prévention des crises et des conflits est aujourd’hui au cœur des interrogations des bailleurs de fonds et des acteurs de l’aide publique au développement (APD), notamment depuis le 11-Septembre 2001 où la problématique des Etats fragiles suscite études et réflexions. Pour la communauté internationale, il s’agit bien entendu de faire face aux risques et menaces que peuvent représenter ces pays aussi bien en terme de trafics illicites de drogues et d’armes que de foyers de terrorisme, etc. D’où une accélération des réflexions sur rôle et la place de l’Etat, sévèrement malmené dans les décennies précédentes, comme le montrent les travaux menés aux Etats-Unis par Francis Fukuyama qui préconise la consolidation de l’Etat et de ses institutions en vue de favoriser le développement et lutter contre la pauvreté. De nombreuses recherches universitaires, mais aussi des études menées par la Banque mondiale, montrent qu’à la fin de la Guerre froide, les guerres civiles qui ont éclaté dans les pays les plus pauvres « sont nées de l’affaiblissement d’Etats « privatisés ». Dans certains pays – notamment africains – la privatisation des entreprises publiques « promues sans nuance » a favorisé la criminalisation des activités économiques et exacerbé les comportements de prédation et de pillage. Les conflits ont généré la plupart du temps des économies de guerre – procurant davantage de profits pour ses acteurs, militaires, chefs de faction, administration, grands commerçants… qui ont tout intérêt à ce que la situation perdure alors que la majorité des populations s’enfonce dans la misère et ne parvient plus à accéder aux biens sociaux que sont les soins de santé, l’éducation et la sécurité.

Le double respect des droits de l’Homme et du droit international

Etats voyous, Etats faillis… Benoît Daviron et Thierry Giordano rappellent les étapes qui ont conduit à un « nouveau consensus international » sur la notion d’Etat fragile, « à la confluence de trois problématiques fondamentales de l’APD : celle de l’efficacité de l’aide, celle de la sécurité et enfin celle des donateurs émergents ». Parmi les facteurs de fragilité : mauvaise gouvernance, causes exogènes, crises et guerres endogènes. Thierry A. Brun prend appui sur l’exemple irakien pour montrer « l’enchevêtrement des facteurs qui ont transformé un Etat relativement stable en une poudrière qui menace à tout moment de s’embraser et de déstabiliser l’ensemble du Moyen-Orient ». Sandra Eugène suggère que les critères d’évaluation de la fragilité de ces Etats tiennent compte du double respect des droits de l’Homme et du droit international. Quant à Hélène Lavoix, elle estime que les indicateurs doivent permettre d’identifier avant l’heure la fragilité d’un Etat. Comparant les définitions des bailleurs et leurs méthodes d’intervention, elle pointe aussi les limites des classements actuels de la Banque mondiale (CPIA). Enfin, livrant ses réflexions sur l’Afrique centrale, Roland Pourtier explore les « liens de causalité (…) entre l’exploitation des ressources naturelles et les enjeux de pouvoir qui se nouent autour de leur contrôle ». Un constat valide sous d’autres sphères, notamment dans les « gemmocraties » (Misser et Vallée, 1977) comme la Sierra Leone »…

Antoinette Delafin


* Châtaigner J.-M. et Gaulme F. (2005) « Agir en faveur des acteurs et des sociétés fragiles – Pour une vision renouvelée des enjeux de l’aide au développement dans la prévention et la gestion des crises », Document de travail n° 4, septembre 2005, www.afd.fr

Etats et sociétés fragiles, entre conflits, reconstruction et développement. Sous la direction de Jean-Marc Châtaigner et Hervé Magro. Ed. Karthala, 2007, 565 p.




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