Rechercher

/ languages

Choisir langue
 
Liste des rubriques
MFI HEBDO: Politique Diplomatie Liste des articles

30/03/2007
Questions internationales (2)
Laurence Louër : « Il n’existe pas de géopolitique chiite »


(MFI) Laurence Louër, spécialiste du chiisme, est chercheuse au Centre d’études des relations internationales à Paris.

MFI : L’actuel renouveau politique des chiites vous semble-t-il impressionnant ?

Laurence Louër : Oui et non. Oui car il est manifeste en Irak où les chiites détiennent désormais les leviers du pouvoir depuis la chute de Saddam Hussein. C’est aussi le cas en Iran puisqu’il est désormais certain que Téhéran va devenir « la » puissance dominante dans le Golfe persique. Ailleurs, le terme de « renouveau politique » me semble excessif. Soit parce que les chiites ne se mobilisent pas en tant que tels ; c’est le cas en Syrie, en Jordanie, dans les Emirats. Soit parce que leur popularité actuelle est le fruit d’un travail plus ancien ; je pense ici au Liban où l’on parle beaucoup du Hezbollah depuis le conflit contre Israël de l’été 2006. Mais en réalité, le Hezbollah, par ses attaques répétées, avait contraint l’armée israélienne à quitter le sud-Liban dès 2000. C’est ainsi que la milice chiite a gagné sa légitimité et s’est imposée sur la scène politique libanaise alors qu’avant les chiites étaient méprisés au Liban. Le Hezbollah capitalise aujourd’hui des années de lutte en passant pour le meilleur gardien de la souveraineté nationale.
De même, les chiites ne sont pas opprimés partout. Si le pouvoir politique leur est interdit, ils peuvent détenir un puissant pouvoir économique. C’est le cas au Pakistan et dans les Emirats où ils contrôlent souvent l’activité commerciale. En outre, ce renouveau chiite peut correspondre, non pas à un militantisme accru de leur part, mais à l’évolution politique des régimes en place. Il en va ainsi du Qatar et de Bahreïn où des élections sont désormais organisées. Les chiites n’ont plus besoin de descendre dans la rue, mais s’inscrivent dans le jeu politique. Plusieurs pays inquiets de ce réveil chiite ont aussi préféré leur faire des concessions pour tuer dans l’œuf d’éventuelles revendications politiques. Ainsi une plus grande liberté de culte leur a été accordée au Qatar et même en Arabie saoudite, pourtant le centre du wahabisme, une tradition sunnite particulièrement rigoriste qui considère les chiites comme des idolâtres païens.

MFI : L’inquiétude des pays occidentaux et des monarchies du Golfe face à ce réveil du chiisme vous semble-t-elle excessive ?

L. L. : Certainement. D’abord, l’équation « chiisme = intégrisme » est inexacte. Il existe des radicaux et des modérés tant chez les chiites que chez les sunnites. Chez ces derniers, le wahabisme n’est pas un modèle de tolérance, sans même parler d’Al-Qaeda et d’Oussama Ben Laden qui appellent au meurtre contre les chiites, considérés comme des impies. Chez les chiites, la théorie du velayat-e-faqih, le gouvernement des théologiens, défendue par l’Ayatollah Khomeiny, s’oppose au quiétisme de l’Ayatollah Sistani qui refuse toute participation des religieux au pouvoir politique. L’exportation de la révolution islamique iranienne, espérée par les Mollahs, a d’ailleurs échoué.
Les Etats-Unis s’inquiètent de ce renouveau chiite, tant en Iran qu’à cause du Hezbollah libanais. Pourtant, Washington a joué la carte chiite en Irak contre Saddam Hussein. De même, après les attentats du onze septembre, il a menacé l’Arabie saoudite d’aider les mouvements chiites si Riyad n’agissait pas plus activement contre le terrorisme et ne mettait pas un terme au prosélytisme des groupes wahabites partout dans le monde.
Dans les monarchies du Golfe, en Egypte ou en Jordanie, le discours anti-chiite est d’autant plus violent – avec même des fatwa contre des leaders religieux – que les dirigeants ont conscience de la popularité nouvelle de personnalités comme Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah. Mais le problème n’est pas théologique ; les dirigeants des monarchies du Golfe ne se méfient pas des chiites en tant que chiites. Ils redoutent le pouvoir croissant de l’Iran et l’actuelle redistribution des cartes du pouvoir au Proche-Orient.

MFI : Existe-t-il un nouvel axe de pouvoir chiite ?

L. L. : Si on imagine les chiites agissant tous collectivement de l’Iran à l’Azerbaïdjan, cette idée d’un axe chiite est un fantasme complet. Il n’existe pas de géopolitique chiite. Même le Hezbollah, qui est financé et armé par l’Iran, est avant tout un mouvement libanais. Si une guerre devait éclater entre Beyrouth et Téhéran – hypothèse d’école complète – je suis certaine que le Hezbollah se rangerait du côté du Liban. L’identité nationale l’emporte sur l’identité religieuse. Par contre, il est vrai que les solidarités internationales sont plus fortes dans le chiisme que dans le sunnisme, essentiellement du fait des pélérinages et des relations personnelles entre le clergé et entre les grandes familles. Mais cette solidarité ne se concrétise pas en actions collectives. L’agenda politique des chiites dépend de la situation intérieure de leur pays, pas de leur obédience religieuse. Même s’il faut reconnaître que l’influence des chiites au Proche-Orient est beaucoup plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a seulement trois ans.

Propos recueillis par Jean Piel

retour