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09/05/2007
Questions internationales (1)
Les non-alignés à la recherche d’un nouveau souffle


(MFI) Le Mouvement des non-alignés réunit à La Havane son comité économique début mai. L’événement devrait passer inaperçu tant l’organisation qui représentait les espoirs et la détermination du tiers-monde est aujourd’hui déliquescente. Seul le projet de réforme de l’Onu soude encore des pays-membres bien trop divers pour pouvoir donner une cohésion au mouvement.

Comment expliquer la perte d’influence du Mouvement des non-alignés ?

Dans les années soixante-dix, les sommets du Mouvement des non-alignés (MNA) étaient suivis par des centaines de journalistes. Leurs déclarations finales étaient analysées dans toutes les chancelleries et abondamment commentées par les experts. Aujourd’hui, ils passent inaperçus. Pire : les non-alignés ne s’intéressent plus à eux-mêmes. Lors de leur dernier sommet en septembre 2006 à La Havane, seuls 56 dirigeants - sur 118 pays-membres - avaient fait le déplacement. Le déclin du MNA est dû avant tout au bouleversement des relations internationales après la chute de l’Union soviétique en 1989. Lorsque l’organisation fut créée par 29 pays nouvellement indépendants, lors de la conférence de Bandoeng en 1955, les décolonisations en cours, les guérillas en Amérique latine puis la guerre du Vietnam séduisaient les défenseurs d’une nouvelle idée de la planète. Refusant de choisir entre les deux super-puissances, le MNA - dont le siège se trouve à Lusaka, en Zambie - proposa une troisième voie qui donnait la priorité à la coexistence pacifique et au respect des pays du Sud. Le tiers-monde et la non-violence sont alors des thèmes porteurs. Et le MNA espère devenir aussi influent que l’Otan. Cela ne fut jamais le cas : à cause des rivalités de personnes en son sein. A cause aussi du très relatif non-alignement de plusieurs de ses membres, Cuba notamment, proche de Moscou, ou l’Arabie saoudite, alliée des Etats-Unis. L’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979 divisa profondément l’organisation. Dix ans plus tard, après la chute de l’Empire soviétique, celle-ci perd sa raison d’être. Dans un monde unipolaire où la mondialisation et le libéralisme semblent la règle, elle peine à trouver un second souffle - comme en témoigne le sommet de septembre 2006, censé redynamiser le mouvement. Selon le quotidien algérien El-Watan : « La voix des damnés de la terre est en train de s’éteindre doucement, sans tambour ni trompettes. Le Mouvement des non-alignés, qui a porté très haut les revendications des peuples du tiers-monde, se meurt de sa belle mort parce que le monde a changé ». La disparition des leaders historiques - Tito, Nehru, Nasser - a aussi freiné les ambitions du MNA. Quant au dernier « père fondateur » encore vivant, Fidel Castro, il n’a pas participé au dernier sommet pourtant organisé dans son pays en raison de ses ennuis de santé. Tout un symbole. Les conflits entre différents membres - Inde et Pakistan, ou Vietnam et Cambodge, Algérie et Maroc - ont aussi mis à mal l’idéal pacifique du Mouvement.

Les non-alignés sont-ils les premiers responsables de cet affaiblissement ?

C’est en partie vrai. Aujourd’hui la majorité des conflits armés se déroule dans des pays du Sud, et certains - pourtant pauvres - ont des budgets de défense astronomiques, à l’instar de la Corée du Nord ou du Venezuela. Une course aux armements contraire aux principes du MNA. En outre, ces pays qui entendaient incarner l’émancipation des peuples, le droit à la dignité des « damnés de la terre », une juste répartition des richesses, ont rarement répondu aux aspirations de leurs concitoyens. Tout en critiquant l’hégémonie américaine ou soviétique, les nouvelles élites du Sud ont souvent accaparé et monopolisé pouvoir politique et richesses de leurs pays. Quelle est la crédibilité du MNA lorsqu’on songe au génocide Khmer Rouge au Cambodge ou aux tueries d’Amin Dada en Ouganda ? En septembre 2006, à La Havane, Kofi Annan, alors secrétaire-général de l’Onu, le rappelait : « Les gouvernements des pays du Sud doivent s’acquitter de leurs obligations envers leurs propres populations. Lutter contre la misère et le sida. Mettre fin à la répression des groupes d’opposition et des média. Prendre des mesures sérieuses contre la corruption. Protéger l’environnement. Et veiller à ce que l’exploitation des ressources profite à tous et pas seulement à quelques nantis ». De son côté, l’association Reporters sans frontières dénonçait « ces gouvernements pour qui les déséquilibres Nord-Sud justifient la dictature, l’oppression et l’absence d’état de droit. La protection et la promotion des droits de l’Homme, le respect de la liberté de la presse comptent parmi les objectifs fixés dans la charte du MNA. On peut malheureusement s’attendre à ce que des pays comme l’Iran, la Birmanie, l’Ouzbékistan, le Zimbabwe, Cuba, la Libye ou la Biélorussie paraphent des promesses qu’ils n’ont aucunement l’intention de respecter ». De même, lorsque la Corée du Nord, l’une des dernières dictatures staliniennes de la planète, passée maître dans l’art du chantage au nucléaire et dont la population est affamée alors que son armée dispose d’un budget croissant, défend à la tribune du sommet de La Havane le droit de l’Iran à développer son programme nucléaire, on ne peut être qu’incrédule.
Certes, le MNA ne se résume pas à un club de dictateurs. De régimes totalitaires, certains pays-membres sont devenus des démocraties à l’instar du Chili ; après des années de guerre, le Liberia a porté une femme à sa tête ; l’Inde ou le Sénégal ont toujours constitué des îlots de démocratie au cœur de régions instables. Précisément, la diversité politique, religieuse, économique, sociétale du MNA l’empêche de parler d’une seule voix. Le Mouvement manque d’homogénéité et ses membres ne partagent pas toujours les mêmes intérêts. Ainsi la Malaisie et Singapour font partie des « dragons asiatiques » alors que le Népal, Haïti ou la Somalie restent englués dans la misère. Des pays aussi divers que les Bahamas, l’Arabie saoudite, l’Afrique du Sud, la Bolivie, le Turkménistan, le Sri Lanka et la Mauritanie partagent-ils vraiment des valeurs et des préoccupations communes ? Enfin, certains membres défendent une ligne anti-américaine très dure - Venezuela, Zimbabwe, Libye ou Biélorussie - alors que d’autres, sans perdre leurs spécificités culturelles, s’adaptent à la mondialisation et entretiennent des relations cordiales avec Washington - Maroc, Inde ou Philippines. Au demeurant, le précédent sommet du MNA, à Kuala Lumpur, en février 2003, n’a pas permis d’adopter une résolution condamnant l’invasion imminente de l’Irak par les Etats-Unis, mais a appelé Bagdad à coopérer pleinement avec l’Onu.

Comment relancer le Mouvement des non-alignés ?

Un monde unipolaire dominé par les Etats-Unis et le libéralisme ne constitue pas la panacée. Le succès du courant alter-mondialiste en témoigne avec son slogan : « Un autre monde est possible ». Ce créneau d’un autre modèle économique et social pourrait donner un nouveau souffle au MNA. Les paysans du Sud-Africains notamment, souffrent des subventions à l’agriculture aux Etats-Unis et en Union européenne, tout comme les manufactures sont pénalisées par les barrières non-tarifaires imposées au Nord. Au demeurant, plusieurs pays non-alignés ont déjà fait bloc pour agir à l’OMC ou à la Banque mondiale lorsque leurs intérêts leurs semblaient menacés. Cette voie est cependant étroite. Non seulement plusieurs membres du MNA suivent une politique libérale ou ont tout à gagner de la mondialisation grâce aux délocalisations qu’ils accueillent (île Maurice) mais aussi, entre contrôle du système financier et poids de la dette, la domination économique des pays du Nord est telle que toute résistance paraît vouée à l’échec. Comme le rappelle Jean-Jacques Gabas (in Nord-Sud, l’impossible coopération) : « Dans les années 70, le MNA croyait en un nouvel ordre économique mondial où les pays du Sud ne seraient plus cantonnés au rôle de fournisseur de matières premières à bas prix et d’acheteurs d’équipements de plus en plus chers. Le quadruplement du prix du pétrole en 1973 et la Convention de Lomé entre l’Europe et l’Afrique ont représenté des avancées. Mais la crise de la dette des années 80 puis le succès économique de certains membres du MNA ont mis fin à l’unité du tiers-monde. Celui-ci est trop resté à l’écart des progrès économiques pour peser sur les affaires du monde » (voir interview).
Les principes fondateurs du MNA sont pourtant d’actualité : coexistence pacifique, respect des souverainetés, non-ingérence dans les affaires intérieures, réciprocité des avantages commerciaux… D’autant que plusieurs non-alignés sont toujours occupés : Palestine, Afghanistan. Reste donc à mettre ses principes en pratique. Or, ni sur la crise du Darfour ni sur le conflit israélo-palestinien ni sur aucune question internationale, le MNA n’a la moindre influence. L’anti-américanisme n’est pas, on l’a vu, un ciment suffisant. Un thème réunit toutefois les non-alignés : la réforme de l’Onu. Représentant 55 % des habitants de la planète et les 2/3 des sièges de l’Assemblée générale des Nations unies, ils ne s’estiment pas suffisamment représentés dans les institutions internationales et militent pour une Assemblée aux pouvoirs accrus (puisqu’ils y sont majoritaires) et pour l’élargissement du Conseil de sécurité. Des revendications approuvées par le précédent secrétaire-général, Kofi Annan, qui déclarait d’ailleurs au sommet de La Havane :
« Les pays en développement ont énormément changé. Le monde doit en tenir compte et les institutions internationales s’adapter en conséquence. Depuis vingt-cinq ans, le commerce Sud-Sud s’est développé à un rythme deux fois supérieur à celui du commerce mondial. Dans de nombreux pays en développement, on assiste à l’émergence d’une société civile dynamique, avec une presse libre, des élections démocratiques, des associations novatrices. Pour autant, leur voix ne se fait pas entendre comme elle le devrait. C’est vrai dans les négociations commerciales, mais aussi à l’Onu. Le Conseil de sécurité doit être réformé, dans l’intérêt du monde en développement comme dans celui de l’Onu elle-même. Si le pouvoir ne repose qu’entre quelques mains, l’autorité et la légitimité des Nations unies seront battues en brèche. Il s’agit-là d’un déficit démocratique ». Mais à peine affichée cette volonté de multilatéralisme sur la scène internationale que les divergences réapparaissent. L’Inde, l’Afrique du Sud et le Brésil aussi (qui n’est qu’observateur au MNA), estiment que c’est à eux de rejoindre le Conseil de sécurité de l’Onu en tant que membres permanents. Le président Hugo Chavez, adoubé par Fidel Castro comme nouveau leader du tiers-monde, rêve de ce poste pour le Venezuela. Et pour sa part l’Iran suggère que le MNA en tant que tel ait un siège permanent au Conseil. Les luttes intestines sont donc loin d’être éteintes.

Jean Piel

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