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03/07/2007
Questions internationales (1)
Le Hamas pourra-t-il capitaliser sur sa victoire à Gaza ?


(MFI) Depuis le 15 juin, le Mouvement de la résistance islamique (Hamas) contrôle la bande de Gaza. Le gouvernement d’union nationale qu’il constituait avec le Fatah n’aura duré que trois mois. Mais le Hamas pourra-t-il gérer ce petit territoire surpeuplé et très pauvre ? Sa victoire va-t-elle favoriser la cause palestinienne ? Eléments de réponse.

1- Comment expliquer la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas ?

Branche palestinienne des Frères musulmans, le Hamas est créé en décembre 1987, au déclenchement de la première Intifada. Depuis plusieurs années, Israël laissait se développer à Gaza des mouvements caritatifs et religieux à même de concurrencer l’OLP de Yasser Arafat, perçue alors comme l’ennemi à abattre. C’est l’application de la maxime Diviser pour mieux régner.
S’appuyant sur le conservatisme des Gazaouis, le Hamas prospère rapidement. Sa défense d’un islam radical, l’efficacité de ses réseaux d’entraide (écoles, dispensaires, distribution alimentaire), ses appels à la destruction d’Israël séduisent. Très vite, il se lance dans la lutte armée. Le Mouvement de la résistance islamique est d’autant plus populaire que, face à lui, l’OLP apparaît engluée dans les guerres de clans et la corruption. En outre, les négociations avec l’Etat hébreu ne permettent pas de faire progresser la cause palestinienne.
L’assassinat de cheikh Ahmed Yassine, le chef spirituel du Hamas, par l’armée israélienne, le retour au pouvoir d’une droite dure à Tel-Aviv, puis la répression brutale de la deuxième Intifada à partir de septembre 2000 valident, aux yeux de nombreux Palestiniens, le discours du Hamas sur « l’inutilité du dialogue politique » avec Israël. Le Hamas profite en outre de la stratégie israélienne qui consiste à répondre à chaque attentat islamiste par la destruction des organes… de l’Autorité palestinienne.
En 2005, l’évacuation par Ariel Sharon de la bande de Gaza et le démantèlement des colonies israéliennes prouve aux supporters du Hamas la supériorité de la lutte armée sur le dialogue. Le mouvement fondamentaliste décide alors de capitaliser sa popularité lors des élections municipales (décembre 2004) et législatives (janvier 2006). Les deux fois, il l’emporte haut la main. Mais le Fatah ne reconnaît pas sa défaite et estime illégitime toute organisation qui le concurrence. Très vite, l’appareil militaire du Hamas – réputé pour son efficacité et sa cohérence – se heurte aux services de sécurité du Fatah. Malgré la médiation de l’Egypte et de l’Arabie saoudite, les affrontements entre les deux mouvements se multiplient jusqu’à la victoire, le 15 juin 2007, du Hamas. Les combats ont fait plus de 600 morts.
Commetaire dans Le Monde d’un député du Fatah, Qadoura Farès : « Le Hamas l’a emporté par la violence, les manœuvres. Mais le Fatah, le mouvement historique palestinien, celui de Yasser Arafat, a perdu l’oreille de l’opinion. Il est en pleine décomposition. Il n’est pas normal que nous ayons perdu la bataille si vite. Si nous ne nous réformons pas rapidement, non seulement nous ne prendrons pas l’avantage sur les islamistes du Hamas, mais ce qui s’est passé à Gaza se reproduira dans trois ans en Cisjordanie. »

2- Le Hamas a-t-il les moyens de gérer sa victoire ?

« Les Palestiniens ne sont qu’un seul peuple. Nous voulons rester unis et avoir un dialogue avec tous les mouvements qui défendent notre cause. Une solution politique doit être trouvée pour éviter l’isolement. » Celui qui parle ainsi n’est pas un cadre du Fatah défait, mais bien Ismaïl Haniyeh, le chef politique du Hamas et Premier ministre du précédent gouvernement palestinien.
Surpris par leur facile conquête de Gaza, comme ils l’avaient été par leur victoire aux élections législatives de janvier 2006, les dirigeants du Hamas ne savent pas comment faire face à la nouvelle donne. L’enjeu est déjà économique et social. La bande de Gaza est un petit territoire (362 km²), surpeuplé (1,4 million d’habitants, soit 3988 habitants/km²) et au bord de la ruine ; 79 % de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, avec moins de deux dollars par jour, et le taux de chômage est de 51 %. Aucune industrie ne fonctionne ; l’agriculture se limite à l’autosubsistance ; les fonctionnaires ne sont plus payés car les circuits financiers sont bloqués par Israël. Les probables sanctions internationales contre le Hamas vont encore aggraver la situation. Car la bande de Gaza est un territoire bouclé par Israël, mais aussi par l’Egypte au sud. L’Etat hébreu contrôle en outre son approvisionnement en eau et en électricité. « Les Gazaouis se sentent comme asphyxiés dans une nasse fermée à double tour par la communauté internationale », témoignait un habitant de Khan Younès dans Le Monde. Le Hamas risque donc de se heurter à une situation sociale explosive, cela d’autant que 65 % des habitants ont moins de 20 ans. La promesse de l’Union européenne et des Etats-Unis de ne pas abandonner la population à son sort laisse les observateurs dubitatifs. Comment en effet aider les Palestiniens tout en ignorant le Hamas ?
Après des semaines de combats, de règlements de compte, d’exécutions sommaires, le calme semble être revenu à Gaza. Mais la peur n’a pas disparu. Les anciens collaborateurs du Fatah – même de simples chauffeurs – se terrent, craignant pour leur vie et celle de leur famille. La nuit, des bandes armées rôdent. C’est là un autre défi pour les nouveaux « patrons » de Gaza : faire respecter la sécurité et contrôler les groupuscules fondamentalistes qui n’obéissent à personne et dont les membres ont toujours connu la violence. La difficulté d’Ismaïl Haniyeh à obtenir la libération du journaliste de la BBC, Alan Johnson, en est une illustration. Les accusations d’extrémisme fusent déjà contre le Hamas. « On va assister à Gaza à la mise en place d’un mini-Etat islamique. Déjà, des commandos ont contraint les vidéo-shops à fermer, les femmes sont toutes voilées, des jeunes ont eu les genoux brisés car ils fumaient de l’herbe », s’inquiète Ibrahim Ibrach, professeur de sciences politiques à l’université Al-Azhar de Gaza. « Faux, s’insurge Salah Al-Bardawil, le président du groupe parlementaire du Hamas. Nous ne sommes pas des Talibans. Nous n’allons pas appliquer la charia. Nous voulons protéger les droits de l’Homme. On ne peut pas comparer les Palestiniens, peuple ouvert et éduqué, à des intégristes arriérés. » Le soupçon pèse néanmoins.

3- Cette victoire du Hamas aide-t-elle la cause palestinienne ?

Il est trop tôt pour répondre avec certitude à cette question. Mais il s’agit là aussi d’un défi pour le Mouvement de la résistance islamique. Celui-ci sait que ni Israël ni les Etats-Unis n’accepteront de discuter avec lui ; il sait aussi que les armes ne suffiront pas à faire plier l’Etat hébreu. La prise de la bande de Gaza n’est pas une fin en soi. Les dirigeants du Hamas ne veulent pas se faire accuser d’avoir hypothéqué la cause palestinienne en l’assimilant, aux yeux de l’opinion internationale, à la violence et à l’intégrisme. Ils estiment ne pas être responsables de la division actuelle du mouvement palestinien. « C’est le Hamas qui a remporté les élections législatives, et le Fatah qui a refusé le verdict des urnes. C’est le Hamas qui fournit depuis des années une aide humanitaire aux Palestiniens, et le Fatah qui est corrompu. Etre historiquement à l’origine du combat du peuple pour sa terre ne légitime pas tout, d’autant qu’en soixante ans de lutte, le Fatah n’a pas obtenu grand chose », accuse Salah Al-Bardawil.
Une analyse optimiste veut croire que du choc actuel va sortir une solution favorable aux Palestiniens. Israël et la communauté internationale vont réaliser à quel point trop d’intransigeance envers les héritiers de Yasser Arafat n’aboutit qu’à favoriser un mouvement fondamentaliste (voir article ci-joint). Les pourparlers avec le Fatah en vue de la création d’un Etat palestinien vont reprendre sur de nouvelles bases. Le Hamas, exclu de ces négociations et confronté à des difficultés croissantes à Gaza, n’aura pas d’autre choix que de se rallier au Fatah, à moins de ne pas être partie prenante à la naissance d’une Palestine indépendante. « C’est une analyse très optimiste, mais pas totalement irréaliste. Elle exigera cependant plusieurs années, admet le député du Fatah, Qadoura Farès. Mais cela n’empêchera pas une refondation du Fatah. Que la demeure de Yasser Arafat à Gaza ait été pillée, son uniforme militaire dérobé, la statue du soldat inconnu de la guerre de 1967 déboulonnée, prouve à quel point notre parti, tout historique soit-il, doit reconquérir une légitimité, surtout auprès des jeunes générations. » Certains n’excluent pas des discussions directes entre Tel-Aviv et le Hamas. C’est le cas de l’ancien conseiller de Jimmy Carter pour le Moyen-Orient, William Quandt, interviewé dans Time Magazine : « Diriger Gaza va peut-être apprendre aux dirigeants du Hamas l’art du compromis. A sa création, l’OLP refusait également de reconnaître Israël, et puis elle a mis de l’eau dans son vin. Le Hamas a déjà approuvé le principe d’une trêve de longue durée avec l’Etat hébreu. C’est une première étape. Les dirigeants israéliens vont devoir admettre qu’ils ont face à eux un interlocuteur incontournable. »
Mais une analyse plus pessimiste estime que cette scission de facto entre Gaza et la Cisjordanie, entre le Hamas et le Fatah, va pénaliser durablement la cause palestinienne. Pour Israël, avoir un ennemi qui se déchire est parfait. Pour les Etats-Unis et l’Union européenne qui ont toujours appelé de leurs vœux la création d’un Etat palestinien sans jamais rien faire concrètement en ce sens, la montée en puissance d’un mouvement islamique ne va pas les inciter à agir davantage. Comme le déclarait au quotidien Le Monde le ministre saoudien des Affaires étrangères : « Les Palestiniens enfoncent le dernier clou dans le cercueil de la cause palestinienne. Par ce combat interne, nos frères palestiniens ont réalisé le rêve d’Israël ». « Au lieu de s’unir contre un ennemi commun, les mouvements palestiniens se déchirent entre eux. Israël, qui a encouragé en sous-main l’émergence du Hamas, ne pouvait pas espérer mieux », ajoute William Quandt.
Pour l’écrivain Hassan Khader, le Hamas ne peut pas prétendre représenter les Palestiniens, et c’est ce qui limitera son autorité : « Les vainqueurs et les vaincus changent constamment, et il est trop tôt pour penser que la victoire des intégristes islamistes à Gaza est finale ou décisive : remporter un combat de rue entre factions ne vaut pas victoire en terme d’identité ou de conscience nationale ».
Officiellement, personne ne reconnaît au sein du Hamas que l’on est allé trop loin en conquérant Gaza, qu’il aurait fallu donner plus de temps au gouvernement d’union nationale. L’heure n’est pas à l’autocritique. Mais pour Ibrahim Ibrach : « Le Hamas est pris au piège de sa victoire. Il ne sait pas quoi en faire et commence à se demander s’il ne s’est pas tiré une balle dans le pied. Il fait peut-être le jeu d’Israël et des Etats-Unis, et en Cisjordanie ses militants subissent les exactions du Fatah. Tout cela pour quel résultat ? ». Adnan Salim, un analyste politique palestinien, cité par le quotidien Libération, est encore plus pessimiste : « Le Fatah, même s’il est dominé, ne lèvera jamais le drapeau blanc. Le Hamas, même vainqueur, ne touchera jamais les fruits de sa victoire car la communauté internationale l’en empêchera. Il faut donc s’attendre à la répétition du scénario des derniers mois ; une période de calme, une de combat et ainsi de suite. La Palestine est entrée durablement dans la guerre civile par intermittence. »

Jean Piel

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