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23/10/2007
Questions internationales (2)
La pasionaria de Buenos Aires


(MFI) Créditée de 46 % des intentions de vote, Cristina Kirchner devrait être élue présidente de l’Argentine. Ce sera alors la première fois que le pays est dirigé par une femme. Epouse de l’actuel chef de l’Etat, elle forme avec son mari un couple au destin politique exceptionnel. Sénatrice au verbe acéré, ses idées sont cependant encore mal connues, et chacun s’interroge sur son degré d’autonomie par rapport à son époux.

Sans surprise, Cristina Kirchner est surnommée la Hillary Clinton argentine. Comme cette dernière, elle est sénatrice, épouse du chef de l’Etat et candidate à la magistrature suprême. Comme cette dernière aussi, elle porte la cinquantaine élégante et souriante. La comparaison s’arrête là cependant. Cristina Kirchner devrait en effet succéder à son mari à la présidence de la République – ce n’est pas le cas d’Hillary Clinton dont l’époux n’est plus en poste bientôt huit ans –, et Nestor Kirchner ne se représente pas, bien que la constitution l’y autorise. Bill Clinton, lui, avait effectué ses deux mandats.

Les ambitions d’un couple

A Buenos Aires, beaucoup s’interrogent d’ailleurs sur cet « abandon de poste » de Nestor Kirchner. La bonne santé de l’économie et le retour en grâce de l’Argentine sur la scène internationale lui assuraient la victoire ; c’est du moins ce qu’affirmaient les sondages. Du coup, certains observateurs prêtent au couple Kirchner l’intention de diriger le pays pendant seize ans : une fois lui, une fois elle, une fois lui, une fois elle, à chaque fois pour un mandat de quatre ans. Electoralement, une telle combinaison serait plus stratégique que deux mandats consécutifs pour chacun. L’usure du pouvoir serait moindre. Certains soupçonnent aussi Nestor Kirchner de vouloir rénover le Front de la Victoire, le vieux parti péroniste, tout en se refaisant une « virginité » politique pour l’échéance de 2011, tandis que sa femme « encaisserait les coups » en étant aux affaires. Un moyen aussi de défier la constitution argentine qui interdit plus deux mandats successifs.
Comme l’écrit Miguel Angel Bastenier, le correspondant à Buenos Aires du quotidien espagnol El Pais : « Le couple Kirchner est une sorte d’hydre à deux têtes. Chacun a besoin de l’autre pour vivre ; ils ont toujours mené leur carrière en parallèle. » En effet, il est élu maire de Santa Cruz, elle, députée en 1989. Il devient gouverneur de Patagonie, elle, sénatrice de la province en 1995. Il est élu à la tête de l’Etat, elle, sénatrice de Buenos Aires en 2003. Leur cabinet d’avocat commun – ils se sont rencontrés sur les bancs de la faculté de droit – est l’un des plus prospères d’Argentine. « Jusqu’à présent, le couple Kirchner constitue une équipe invincible », ajoute Miguel Angel Bastenier. L’élection présidentielle du 28 octobre devrait le confirmer puisque tous les sondages donnent Cristina facile vainqueur.

La « poupée courageuse »

Leur différence physique est cependant marquante. Lui est un géant maladroit du haut de son 1,90 mètre, les cheveux en bataille et un strabisme marqué. Elle au contraire est toujours élégante, soigneusement maquillée, talons aiguilles et montre Rolex sertie de diamants. Pas question de venir à Paris sans visiter la boutique Hermès du faubourg Saint-Honoré. « Ce n’est pas de la frivolité, c’est du bon goût », insiste-t-elle.
Néanmoins Cristina Kirchner n’est pas seulement la « femme de… ». Elle se présente d’ailleurs à l’élection présidentielle sous son nom de jeune fille, Cristina Fernandez. En tant que parlementaire, elle s’est révélée une oratrice passionnée, voire agressive, défendant avec énergie les projets qui lui tiennent à cœur. «C’est l’héritage d’une mère syndicaliste et la continuité d’une brillante carrière d’avocate», analyse le politologue Carlos Malamud, cité par l’hebdomadaire Le Point. Celle que la presse argentine a aussi surnommé « la poupée courageuse » entend exister indépendamment de son mari, même si ces dernières années elle en était la principale conseillère. Depuis trois mois, elle fait le tour des capitales européennes et américaines en tant que candidate.

A la recherche de son ADN politique

Mais ses idées sont mal connues, et ses discours analysés par les observateurs comme autant d’échantillons de son ADN politique. N’ayant jamais été gouverneur d’une province, un poste très puissant en Argentine, à la différence de tous ses (futurs) prédécesseurs, on ne sait pas avec certitude ce que seront ses premières mesures. Issue du Front de la Victoire, le parti péroniste de centre-gauche, elle croit à la libre entreprise, mais se méfie du libéralisme débridé. Selon elle, les Argentins ont encore besoin d’un large filet de protection sociale. On la dit plus à gauche que son mari, mais davantage séduite par le président brésilien Lula que par Hugo Chavez. Son modèle reste néanmoins Michelle Bachelet, la nouvelle présidente social-démocrate du Chili. Si elle est élue, il est peu probable qu’elle remette en cause la politique économique initiée en 2003 par son mari et qui vaut à l’Argentine un taux de croissance de près de 9 %. Son slogan ne laisse d’ailleurs guère de doute : « La nouveauté du changement se fera dans la continuité. »
Cristina Kirchner pourra en tout cas se vanter d’être la première femme à diriger un pays réputé machiste, dont plus de 30 % des électeurs affirment que jamais ils ne voteront pour un membre de la gent féminine !

Jean Piel

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