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03/06/2008
Questions internationales (2)
Daniel Pécaut : « Les Farc n’ont aucun projet d’avenir »


(MFI) Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris Daniel Pécaut insiste sur l’extrême affaiblissement des Farc. Il s’interroge sur la capacité d’Alfonso Cano, son nouveau leader, à s’imposer à la tête de la guérilla. Selon lui, des négociations de paix entre les Farc et le gouvernement colombien ne sont pas certaines. Au mieux, elles aboutiront dans plusieurs années.

MFI : La mort de Manuel Marulanda signifie-t-elle la fin des Farc ?

Daniel Pécaut : Cela signifie que les Farc, qui traversent déjà de graves difficultés, se retrouvent dans une situation encore plus périlleuse. Le mouvement est incapable de définir une nouvelle stratégie politique et est très affaibli militairement. En quelques années, il a perdu la majeure partie des territoires qu’il contrôlait, la moitié de ses troupes et la moitié de ses revenus. En outre, les Farc n’ont plus le moindre prestige, la moindre crédibilité auprès des Colombiens. Les guérilleros sont démoralisés. Plusieurs de leurs commandants ont été tués ou se sont rendus. L’expérience montre que, dans de tels cas, c’est rapidement la débandade dans les unités qui étaient sous leurs ordres.
Les Farc se définissent elles-mêmes par rapport au contexte politique de leur création en 1964, pas par un projet politique d’avenir. Manuel Marulanda disparu, cette référence au passé n’a plus de sens, mais le mouvement n’est pas non plus capable de se doter d’un programme. Tant que leur leader historique était vivant, les Farc conservaient leur cohésion. Cela risque de ne plus être le cas.
Mais que les Farc connaissent de plus en plus de difficultés ne signifie pas qu’elles soient à l’agonie. Un mouvement qui a une si longue histoire ne disparaît pas du jour au lendemain. Surtout, la violence qui est la sienne ne va pas s’arrêter d’un coup. Même s’il décidait aujourd’hui de se démobiliser, cela prendrait des années.

MFI : Alfonso Cano, le nouveau dirigeant, peut-il faire évoluer le mouvement vers la paix ?

D. P. : Il est trop tôt pour le savoir. La biographie d’Alfonso Cano semble indiquer qu’il est le plus à même d’orienter les Farc vers une certaine pacification. C’est un politique et non un militaire, même s’il ne faut pas oublier qu’il vit depuis plus de vingt ans dans le maquis. Il a été chargé de mener des négociations avec le gouvernement en 1991 et 1992. A l’époque, il a tellement fait preuve de pragmatisme que les Farc l’ont mis sur la touche. Il a aussi fondé, en 2000, le Mouvement Bolivarien, une organisation clandestine qui se veut le prolongement politique de la lutte armée.
Néanmoins, personne ne sait encore s’il va réussir à s’imposer à la tête des Farc, s’il va réussir à maintenir la cohésion du mouvement. Le chef de la branche militaire, Mono Jojoy, contrôle les armes et le trafic de drogue, donc l’argent. Il pourrait contester la nomination d’Alfonso Cano. De même, pour négocier, il faut être deux. Le gouvernement colombien acceptera-t-il ces négociations ? Le président Alvaro Uribe – qui doit faire oublier les liens de certains de ses proches avec les paramilitaires d’extrême-droite – a plusieurs fois déclaré qu’il était prêt à discuter avec des Farc affaiblies. Mettra-t-il ces paroles en pratique ? Ce n’est pas à exclure, mais ce n’est pas certain non plus.

MFI : On évoque la possible fin des Farc après la mort de Manuel Marulanda. Mais cela ne pourrait-il pas au contraire sonner leur renouveau ?

D. P. : Non, je ne crois vraiment pas. Les Farc n’ont plus de crédibilité politique ; leur violence leur a aliéné la population. Alvaro Uribe bénéficie d’un taux de popularité de 80 %. Au-delà de cette popularité qui s’explique peut-être par sa seule lutte contre les Farc, il existe aussi une gauche modérée et démocratique en Colombie. Elle a remporté d’importantes victoires électorales, notamment plusieurs gouvernements provinciaux et surtout la mairie de Bogota. Cette gauche représente, elle, une alternative crédible à Uribe, pas les Farc. Or, elle ne veut aucun contact avec la lutte armée. Que les Farc démobilisent, rendent leurs armes, se transforment en un mouvement politique pacifique, exigera des années, si tant est que cela soit possible. Pendant toutes ces années, Alfonso Cano devra réussir à maintenir la cohésion du mouvement. Cela fait beaucoup de paris. Si des discussions se tiennent entre les Farc et le gouvernement colombien, ce ne sera pas sous la présidence d’Alvaro Uribe, mais bien après.


Daniel Pécaut publie au mois de juin Les Farc : une guérilla sans fins (éd. Lignes de Repères)

Propos recueillis par Jean Piel

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