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22/07/2008
Questions internationales (2)
Les dirigeants Khmers rouges devant leurs juges


(MFI) Alors que les élections législatives se déroulent le 27 juillet au Cambodge, le tribunal chargé de juger les anciens dirigeants Khmers rouges est enfin opérationnel. Plusieurs audiences ont eu lieu. Près de trente ans après l’un des pires génocides du
XXe siècle, les responsables sont enfin poursuivis. Beaucoup de Cambodgiens s’en félicitent, mais certains ont encore peur de leurs bourreaux.


Il aura fallu neuf ans de négociations, souvent houleuses, entre les Nations unies et le gouvernement cambodgien pour que soit enfin créé le Tribunal spécial Khmers rouges (TKR), chargé de juger les responsables d’un régime qui a perpétré l’un des pires génocides du XXe siècle. « Il aurait été plus simple d’organiser un procès à La Haye, devant la Cour pénale internationale. Mais cela n’aurait eu aucun sens pour les Cambodgiens. Le procès devait se tenir chez eux », explique, dans le quotidien Libération, Marcel Lemonde, l’un des magistrats du TKR. Une formule hybride, inédite en droit international, a donc été trouvée : la majorité des juges (17) sont cambodgiens comme l’exigeait Phnom Penh, mais toute décision supposera l’approbation d’au moins un des 12 magistrats étrangers. « C’est un tribunal international à la sauce cambodgienne », s’amuse un observateur. Cette composition déçoit les ONG car les juges cambodgiens ont la réputation d’être corruptibles et inféodés au pouvoir. Mais comme le souligne un journaliste de Phnom Penh : « Ce tribunal renforcera peut-être la justice au Cambodge. Les magistrats locaux vont peut-être y gagner en indépendance. » Inédite, la formule du TKR l’est également car les victimes peuvent porter plainte et se constituer partie civile. Une première pour une Cour chargée de juger des responsables politiques pour leurs actes au pouvoir.

Cinq accusés pour 1,7 million de victimes

Le 3 juillet 2006, les 29 magistrats ont prêté serment au Palais royal de Phnom Penh. Le 20 novembre 2007, ils ont tenu leur première audience publique. Face à eux, cinq accusés, mis en examen pour crimes contre l’humanité. Kang Kech Ieu, mieux connu sous le surnom de Douch, l’ancien chef du centre d’interrogatoire et de torture S-21, le concepteur des camps d’internement Khmers rouges. Khieu Samphan, le chef de l’Etat du Kampuchéa démocratique, fidèle à Pol Pot même après la défaite. Nuon Chea, surnommé Frère n°2, idéologue du régime et bras droit de Pol Pot. Ieng Sary, ancien ministre des Affaires étrangères des Khmers rouges, et son épouse Ieng Thirith qui était ministre des Affaires sociales du régime. Leur procès devrait commencer dans quelques mois ; pour l’instant, le tribunal est dans la phase d’instruction et d’audition des victimes. Mais tous opposent la même ligne de défense : ils reconnaissent du bout des lèvres « quelques erreurs », mais nient avoir organisé les massacres, ni même en avoir été au courant. « Pol Pot décidait seul, et ne faisait confiance à personne », affirment-ils. Une thèse difficile à croire. En effet, entre le 17 avril 1975, date de leur entrée dans Phnom Penh, et la chute du régime le 7 janvier 1979, les Khmaey Krahom – comme on les appelle en langue khmer – ont tué au moins 1,7 million de personnes sur huit millions de Cambodgiens. Les intellectuels et les « bourgeois » ont été systématiquement éliminés ; les citadins envoyés dans des camps de rééducation à la campagne où ils sont morts de faim et d’épuisement ; les opposants et les fuyards torturés à mort ; sans compter les règlements de compte entre Khmers rouges. Le Cambodge s’est transformé, pendant quatre ans, en un gigantesque camp de la mort au nom d’une idéologie communiste et nationaliste absolue qui ordonnait de faire table rase du passé.

Des ONG aux côtés des victimes

Près de trente ans après la chute des Khmers rouges, ces procès à venir dérangent beaucoup de monde : nombre d’actuels dirigeants cambodgiens qui sont d’anciens cadres Khmers rouges, à commencer par le Premier ministre Hun Sen, mais aussi le président du Sénat, Chea Sim, et celui de la Chambre des députés, Heng Samrin. Ces dirigeants ont parfois passé des accords, il y a peu d’années, avec ceux qui sont aujourd’hui accusés, les laissant vivre confortablement en liberté. La monarchie aussi qui, par exemple, avait gracié Ieng Sary. A l’étranger, la Chine a longtemps soutenu le régime de Pol Pot ; quant aux Etats-Unis, après les avoir combattus, ils ont réarmé les Khmers rouges lorsque le Vietnam, soutenu par l’URSS, a envahi le Cambodge en janvier 1979. De génocidaires, les Khmers rouges étaient devenus des résistants. Certains Cambodgiens s’inquiètent aussi de voir à nouveau leur responsabilité collective dans ce que des historiens ont appelé « la soudaine démence du peuple khmer » être interrogée. Le TKR a été institué sur l’insistance de la communauté internationale, pas par la volonté de Phnom Penh. Résultat : à peine 300 plaintes ont été enregistrées, et seulement huit personnes se sont constituées partie civile.
Pourtant, en 1983, un million de Cambodgiens avaient témoigné dans une pétition nationale envoyée aux Nations unies. Ils racontaient les 16 heures de travail quotidien dans les champs avec rien dans le ventre, les personnes exécutées parce qu’elles savaient lire, les vieillards abattus parce qu’inutiles, les cours de rééducation politique, les enfants obligés de dénoncer leurs parents, les fuyards torturés, les adolescents tortionnaires, les souffrances, les privations, les disparitions… « Nous avons témoigné même si nous redoutions la vengeance de Khmers rouges. Mais la haine et la colère l’ont emporté sur la peur. Nous avions trop souffert, nous voulions qu’ils soient condamnés », se souvient Chhim Chansie, une villageoise interviewée par le site d’information Ka-Set. Mais, des 9 000 dossiers de pétition collectés en 1983, le DC-Cam, l’organisme chargé de recueillir aujourd’hui les témoignages des victimes, n’en a récupéré que 1 250. Les autres ont mystérieusement disparu. « Nous aidons les gens à porter plainte car cette occasion ne se représentera jamais. Nous allons dans les villages, expliquons le fonctionnement du tribunal, l’enjeu des procès. Nous aidons dans leurs démarches ceux qui sont illettrés. Nous garantissons aussi leur sécurité », raconte Chi Thirith, le directeur de DC-Cam. Plusieurs ONG participent aussi à ce travail d’information et d’aide aux victimes. « Le tribunal doit établir un partenariat avec la société civile pour permettre une participation significative des victimes. Mais le temps presse », ajoute la magistrate Gabriela Gonzalez Rivas, dans Libération. Le problème est que le TKR n’a pas prévu de fonds pour payer les avocats des victimes. Or des accusés ont des défenseurs illustres, comme Jacques Vergès qui assiste Khieu Samphan. « Pour un paysan, aller à Phnom Penh, trouver où y dormir, répondre à un interrogatoire, raconter son histoire en public… est très difficile », confirme Hisham Mousar, directeur de l’ONG Adhoc.

Entre peur et colère

Mais c’est surtout la peur qui retient certains de porter plainte. « La peur des Khmers rouges reste présente chez beaucoup de Cambodgiens ; elle semble même s’être intensifiée depuis que le tribunal est entré dans le vif du sujet avec la mise en examen de cinq dirigeants Khmers rouges. Certains redoutent des représailles de leurs anciens bourreaux », souligne un journaliste de Phnom Penh. La situation est d’autant plus difficile que victimes et bourreaux cohabitent souvent au sein d’un même village, voire d’une même famille. Un journaliste de Libération raconte qu’alors qu’il interviewe une rescapée du centre de torture S-21, un homme intervient et la menace à demi-mot : « Si vous déposez plainte contre moi, mes enfants s’en prendront à vos enfants. Cela ne finira jamais. » Dans un pays qui a connu tant de conflits et de renversements d’alliance, tous ne font pas confiance au TKR. Ils préfèrent tourner la page, à défaut de pouvoir oublier. « J’ai perdu mes parents, mes frères et mes sœurs, et pour cela il n’y a aucune réparation possible. Ma colère reste vive, mais je ne porterai pas plainte. En tant que bouddhiste, je ne cherche pas la vengeance, je veux laisser les juges travailler », raconte, dans Libération, Pich Kalyan, qui a été détenue huit mois dans la prison pour femmes de Kandal Steung, alors qu’elle n’était que collégienne. Que d’anciens cadres Khmers rouges occupent des postes à responsabilité, au niveau national comme au niveau local, en décourage aussi beaucoup, qui redoutent des tracasseries administratives, des contrôles fiscaux, l’impossibilité d’inscrire leurs enfants à l’école, voire des expropriations abusives.

Un procès pour une réconciliation nationale

Les Cambodgiens les plus jeunes ne se passionnent guère pour les procès en cours. Mais d’autres les suivent avec attention. « Il y a un an, l’efficacité du tribunal faisait l’objet de nombreuses interrogations. Les choses traînaient alors que les crimes remontent à trente ans. Mais là, les arrestations en série et les premières audiences publiques redonnent confiance aux Cambodgiens. L’entrée en action du tribunal aide les langues à se délier », se félicite le directeur d’une ONG, cité par Ka-Set. « Je ne regarde pas les informations tous les soirs pour voir où en est le tribunal. Mais sa mise en place est importante. Il faut juger les anciens dirigeants Khmers rouges », ajoute un chauffeur de taxi de Phnom Penh. « J’ai longtemps hésité avant de porter plainte car je craignais que ma vie soit menacée. Je l’ai finalement fait avec l’aide d’une Ong, en souvenir de mes parents et de mes frères exécutés. Je n’ai pas de désir de vengeance ; je veux simplement que la justice soit rendue », explique, dans L’Express, un enseignant de la capitale. C’est là un leitmotiv : pas de vengeance, distinguer les dirigeants Khmers rouges des simples soldats, entendre les accusés s’excuser pour le mal qu’ils ont fait au pays. Mais il y a urgence : le n°1 Khmer rouge, Pol Pot, est mort en avril 1998. Arrêté en 1999, Ta Mok – surnommé le Boucher – est mort avant d’être jugé, en juillet 2006. Khieu Samphan a été hospitalisé à plusieurs reprises. Ieng Sary et Nuon Chea ont plus de 80 ans.
Comme le confiait Marcel Lemonde, le magistrat français du TKR : « Notre rôle n’est pas d’écrire l’Histoire, mais de faire un procès qui présente les garanties d’une justice équitable. Néanmoins, il y a un côté vertigineux. Certains jours, on se demande : est-ce bien raisonnable ? » De son côté, Chi Thirith, le directeur de DC-Cam, rappelle : « Le Cambodge est un pays de survivants. Et les survivants pensent toujours aux morts, ils vivent avec leurs morts. Le Cambodge ne pourra être en paix avec lui-même et construire durablement son avenir qu’une fois les dirigeants Khmers rouges jugés. Ce tribunal n’a pas seulement pour fonction de rendre la justice, mais aussi de réconcilier les Cambodgiens entre eux. »

Jean Piel

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