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18/08/2008
Questions internationales (2)
Un tribunal pour rétablir la paix dans les Balkans.


(MFI) C’est le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie qui jugera Radovan Karadzic. Créé en 1993 sous les auspices des Nations unies, le TPIY a pour vocation de juger les auteurs des pires crimes commis pendant la guerre des Balkans. Mais au-delà, il représente un moyen d’effectuer un travail de mémoire sans lequel une paix définitive ne sera pas possible dans la région. Le TPIY manque cependant de moyens.

Le futur procès de Radovan Karadzic devrait redynamiser le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). Depuis le décès dans des conditions mal éclaircies du dictateur serbe Slobodan Milosevic dans sa cellule, en mars 2006, le TPIY n’a certes pas ralenti son activité, mais sa visibilité est moindre. Après Slobodan Milosevic (dont le procès n’est donc pas allé jusqu’à son terme), Radovan Karadzic est le personnage le plus important qu’auront à juger les magistrats de La Haye, le responsable présumé du siège de Sarajevo et du massacre de Srebrenica qui a fait 8 000 morts.

La fin de l’impunité pour les dictateurs

Au même titre que le tribunal pour le Rwanda, la création du TPIY est un nouveau pas vers l’établissement d’une justice internationale pour que dictateurs et génocidaires ne se croient plus à l’abri de l’immunité. C’est en 1992 que la presse américaine révèle les violations flagrantes des droits de l’Homme en ex-Yougoslavie, et particulièrement en Bosnie : massacres collectifs, déportations, viols systématiques, épuration ethnique… Pour mettre un terme à ces atrocités dont les nationalistes serbes sont les principaux (mais pas les seuls) accusés, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte, le 25 mai 1993, la résolution 827 portant création du TPIY. Sa première audience s’est tenue le 8 novembre 1994. Sa mission est de juger les individus (pas les Etats), soupçonnés de violations graves du droit humanitaire international, et notamment de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide.
Personnage central du TPIY : le procureur. Nommé par le Conseil de sécurité pour quatre ans et indépendant des Etats, il est chargé d’enquêter, de réunir les preuves, d’écouter les victimes et les témoins, d’interroger les suspects… Il est assisté dans cette mission par des criminologues, des analystes militaires, des enquêteurs. Jusqu’en 2003, le procureur du TPIY était le même que celui du Tribunal pénal international pour le Rwanda. Depuis, face à la charge de travail, les postes ont été scindés en deux.
Répartis en trois Chambres, les seize juges sont élus par l’Assemblée générale des Nations unies à partir d’une liste de magistrats fournie par les Etats-membres. Chaque pays ne peut présenter que deux juges afin d’assurer une représentation adéquate des principaux systèmes juridiques au monde. Ces juges sont élus pour quatre ans renouvelables. La sentence maximale qu’ils peuvent prononcer est la réclusion à perpétuité. La peine de mort n’existe pas devant les tribunaux internationaux. A noter que la Cour d’appel du TPIY est la même que celle du tribunal pour le Rwanda.

Des procès pour l’Histoire

Depuis sa création, le TPIY a mis en accusation 162 personnes : 9 ont été acquittées, 36 sont décédées en-cours de procédure, 13 ont vu leur affaire renvoyée devant une Cour nationale, 49 (dont Radovan Karadzic) sont en attente d’un jugement. 55 ont été condamnées : la décision la plus récente a été prononcée le 29 juillet dernier et concerne sept Serbes qui avaient participé au massacre de Srebrenica où 8 000 musulmans bosniaques ont été tués. Les peines varient de trente-huit à quarante-deux ans de prison.
Radovan Karadzic a été arrêté le 21 juillet dernier. Cinq semaines avant, le 11 juin, Stojan Zupljanin, un Serbe de Bosnie accusé de crimes contre des Croates, avait été transféré à La Haye. Il ne reste plus que deux criminels en fuite recherchés par le TPIY : Goran Hadzic, l’ancien président de la République serbe autoproclamée de Krajina ; et Ratko Mladic, l’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie.
On a beaucoup ironisé sur la lenteur du TPIY. A titre de comparaison, le procès de Nuremberg, chargé de juger les criminels de guerre nazis, n’avait duré qu’un an. L’une des différences essentielles est qu’à Nuremberg, ce sont les vainqueurs du conflit qui ont jugé les responsables de celui-ci, alors qu’au TPIY, c’est la communauté internationale qui juge les auteurs de la guerre des Balkans, avec toute la lourdeur qu’implique l’intervention de l’Onu. Le TPIY – dont le mandat s’achève en 2010 – souffre d’un terrible manque de moyens, humains et matériels. Certains pays (comme la Russie), hostiles à son existence, ne lui accordent qu’un budget limité. Il se heurte aussi à la résistance des anciens belligérants qui tardent à lui communiquer des pièces, font de l’obstruction, résistent aux enquêtes sur le terrain... Seule la pugnacité des magistrats, et notamment celle de l’ancien procureur Carla Del Ponte, a permis de vaincre ces résistances. En outre, le TPIY a une mission historique qui dépasse la seule condamnation des coupables. Il participe à un travail de mémoire pour les populations complices des crimes comme pour celles victimes des atrocités, sans lequel les Balkans pourront difficilement se reconstruire dans la paix.

Face à Karadzic : un procureur austère et implacable

Accusé de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, Radovan Karadzic va probablement multiplier les manœuvres dilatoires pour ralentir son procès. Il va aussi utiliser le TPIY comme une tribune politique. Il l’a fait dès sa première comparution, en accusant les Etats-Unis d’avoir protégé sa fuite pendant treize années. Il aura face à lui le procureur Serge Brammertz, un magistrat belge aussi discret et austère que Carla Del Ponte était médiatique et virulente. Nommé le 1er janvier 2008, Serge Brammertz a déjà accompli, à quarante-six ans seulement, une carrière impressionnante. Avocat, puis procureur fédéral de Belgique, il est spécialiste du terrorisme et du crime transfrontalier. Procureur adjoint de la Cour pénale internationale, il a ensuite dirigé la commission d’enquête de l’Onu sur le meurtre de Rafic Hariri, l’ancien Premier ministre libanais, avant de rejoindre le TPIY. Serge Brammertz a la réputation d’être un procureur talentueux, préparant avec minutie ses dossiers, ne retenant que les preuves irréfutables et laissant peu d’échappatoires aux accusés. On lui reproche de manquer de charisme et de fuir la publicité ; lui ne jure que par l’efficacité. Il lui en faudra face à Radovan Karadzic, animal politique d’une grande intelligence, maniant parfaitement le verbe. Ce procès sera l’occasion de redorer le blason du TPIY puisque, depuis Slobodan Milosevic, Radovan Karadzic est le plus important responsable serbe à comparaître devant les juges. Malgré la personnalité austère de Serge Brammertz, ce procès pourrait être spectaculaire et rester dans l’Histoire. Comme le confiait au Monde un journaliste serbe : « La justice doit avoir sa part de spectacle pour être entendue. Or les Serbes suivront les audiences avec attention. C’est leur seul moyen d’oublier la folie du passé et d’être en paix avec eux-mêmes et leurs voisins ».

Jean Piel

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