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14/10/2008
Questions internationales (2)
La paix a un prix


(MFI) Plus que la cessation d’hostilités, le prix Nobel de la paix récompense un combat pour les droits de l’homme et la démocratie. Particulièrement politique, il a le plus souvent distingué des « hommes de bien », mais le choix de certains lauréats a été très critiqué. S’il permet de dénoncer des dictatures, le prix Nobel de la paix a cependant rarement le pouvoir de faire chuter un régime autoritaire.

La légende veut qu’Alfred Nobel décida de consacrer un de ses prix à la paix pour se faire pardonner d’avoir inventé la dynamite. La matière, il est vrai, est moins scientifique que la médecine ou la physique. Il est néanmoins plus probable que ce grand voyageur, qui parlait cinq langues et se définissait comme un « citoyen du monde », se soit inquiété de la montée des nationalismes en Europe en cette fin de XIXe siècle. Au demeurant, Alfred Nobel, dans son testament, n’a pas limité la définition de la paix à la cessation des hostilités, mais il a souhaité que le prix récompense « la personnalité ayant le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la diffusion des progrès pour la paix ».

Des victoires sur la guerre, mais souvent fragiles

Peu nombreux d’ailleurs sont les lauréats qui ont effectivement contribué à mettre fin à un conflit. On peut citer Théodore Roosevelt, récompensé en 1906 pour sa médiation dans la guerre russo-japonaise ; Carlos Saavedra Lamas (1935), principal architecte du plan de paix qui mit fin à la guerre entre la Bolivie et le Paraguay ; le médiateur de l’Onu, Ralph Bunche (1950), qui rédigea l’armistice entre Israël et ses voisins arabes lors du conflit de 1948 ; en 1956, le ministre des Affaires étrangères canadien, Lester Pearson, fut récompensé pour sa médiation dans la guerre du Sinaï ; enfin, en 1987, le Costaricain Oscar Arias Sanchez reçut le prix Nobel pour avoir élaboré le plan de paix qui mit fin aux conflits incessants en Amérique centrale. Dans cette catégorie, on pourrait également classer le prix Nobel remis à deux reprises au secrétaire général des Nations unis – Dag Hammarskjöld en 1961 et Kofi Annan en 2001 – ainsi que, collectivement, aux forces de maintien de la paix de l’Onu, les célèbres casques bleus.
A trois reprises, des personnalités ont été récompensées pour avoir tenté de mettre fin à un conflit, être même parvenues à un accord mais sans que ce dernier ne soit appliqué par les belligérants. C’est le cas, en 1973, du secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger et du délégué nord-vietnamien Lê Duc Tho ; ce dernier d’ailleurs refusa le prix, estimant que « la paix n’a pas été réellement rétablie au Vietnam ». En 1978, le Premier ministre israélien Menahem Begin et le président égyptien Anouar el-Sadate furent distingués suite aux accords de Camp David. De même, les accords d’Oslo valurent le prix Nobel de la paix en 1994 à Yasser Arafat, Shimon Peres et Yitzhak Rabin. Néanmoins, le conflit israélo-arabe est loin d’être résolu. Le prix 2008 relève également du pari : les paix que le Finlandais Martti Ahtisaari a contribué à établir, au Timor et au Kosovo notamment, restent fragiles.

La récompense d’une juste cause

A l’exception de cette quinzaine de noms, tous les autres lauréats du prix Nobel de la paix furent récompensés, non pas pour avoir mis fin ou tenté de mettre fin à un conflit, mais pour avoir défendu une cause, réconcilié des adversaires politiques, soulagé la souffrance de l’humanité. C’est un prix Nobel de la paix, mais aussi des droits humains, de la justice sociale, du rapprochement entre les hommes, de la prévention des risques, de la défense de la démocratie, de l’action humanitaire… C’est à ce titre que furent honorés des hommes et des femmes tels Henry Dunant, Albert Schweitzer, Martin Luther-King, Elie Wiesel, Mère Teresa, Aung San Suu Kyi, Nelson Mandela, Frederik de Klerk, le Dalaï Lama, Shirin Ebadi ou Rigoberta Menchu. Des organisations comme Médecins sans frontières, la Croix-Rouge, le Haut-commissariat pour les Réfugiés ou Amnesty International. Les trois seuls prix Nobel de la paix originaires d’Europe de l’Est ont agi en faveur de la liberté d’expression et de la fin de la guerre froide : Andrei Sakharov (1975), Lech Walesa (1983) et Mikhaïl Gorbatchev (1990).
Dans les années qui suivirent sa création, le prix Nobel de la paix récompensa plusieurs médecins et de nombreux juristes à l’origine de l’élaboration d’un droit international en faveur de la paix. Aujourd’hui, il récompense les défenseurs d’une cause. Il revêt une grande importance politique puisqu’il constitue souvent une condamnation, largement médiatisée, d’un régime autoritaire. Le choix de l’opposante Aung San Suu Kyi fut un revers pour la junte birmane, comme celui de l’avocate Shirin Ebadi agaça le régime des mollahs en place à Téhéran. Largement politique, le prix Nobel de la paix ne peut échapper à la critique. Critique quant au mode de sélection du lauréat effectué par des parlementaires, des juristes, des spécialistes de politique internationale et les anciens récipiendaires, mais aucune Ong, ni militant des droits de l’Homme internationalement connu, ni personnalité religieuse unanimement respectée. Critique quant aux nombreux « oubliés » du titre, tous ceux qui l’auraient mérité mais ne l’ont pas eu, à l’instar de Steve Biko, d’Oscar Romero ou du pape Jean XXIII. Le comité Nobel a lui-même regretté de ne jamais avoir honoré le Mahatma Gandhi, symbole s’il en est de la non-violence. Le père de l’indépendance de l’Inde avait pourtant été nominé à quatre reprises, en 1937, 1938, 1939 et 1947. Il fut assassiné par un fondamentaliste hindou le 30 janvier 1948 ; cette année-là, le comité Nobel décida de ne pas attribuer le prix, estimant qu’« il n’y avait pas de candidat vivant approprié ».

Des lauréats contestés

A contrario, certains lauréats font grincer des dents, et pas seulement aux dirigeants de dictatures. En 2007, le choix de l’ancien vice-président américain Al Gore, en commun avec le GIEC, le Groupe international d’experts sur l’évolution du climat, en surprit plus d’un. Certes, c’est pour son action contre le réchauffement climatique qu’Al Gore fut récompensé, et c’était aussi un moyen de dénoncer les Etats-Unis de George Bush, premier pollueur de la planète, qui refusent de ratifier le protocole de Kyoto. Néanmoins, Al Gore, s’il est médiatique, n’est pas un acteur majeur de la lutte contre le réchauffement. De même, si à terme, le changement climatique pourrait provoquer des conflits, le lien aujourd’hui entre paix et environnement n’est pas admis par tous.
On peut aussi s’interroger sur le cas de Muhammad Yunus, prix Nobel en 2006. Certes, l’inventeur du micro-crédit, de nationalité bangladeshie, a sorti de la misère des milliers de ses concitoyens. Mais n’aurait-il pas plutôt mérité le prix Nobel d’économie ? Pour la journaliste suédoise Verdianna Grossi qui suit les activités de la fondation Nobel : « Les critiques sont inévitables, mais elles sont parfois faciles. En récompensant Al Gore et le GIEC, le comité Nobel affirme à quel point le réchauffement est un enjeu majeur de notre époque. Quel que soit le mode de sélection du lauréat, le comité n’a jamais eu peur d’épingler les grandes puissances, que ce soient les Etats-Unis, la Russie ou la Chine. A la différence des autres Nobel qui valorisent l’œuvre d’une vie en sciences ou en littérature, le prix de la paix distingue une action particulière, sans que celle-ci ait été soumise à l’épreuve du temps. D’où des erreurs possibles. Mais globalement, le prix Nobel distingue toujours un homme de bien. »
Une dernière affirmation qui se discute. Henry Kissinger a certes cherché à mettre un terme à la guerre du Vietnam, mais uniquement lorsqu’il a compris à quel point les Etats-Unis y étaient embourbés. Auparavant, le secrétaire d’Etat américain était favorable à cette guerre. De même, si Yasser Arafat a signé les accords d’Oslo, il avait avant approuvé le terrorisme. Autant d’actions en contradiction avec la paix. Conscient de la polémique, le comité Nobel déclara, en 2005, que dorénavant « le prix ne reviendrait plus qu’à des personnes ou des organisations qui auront engagé leur existence au service des droits de l’homme, de la promotion du modèle démocratique et de la défense de la diplomatie ».

Un symbole face à la force des dictatures

Si de 1901 à 1960, seul un ressortissant d’un pays du Sud reçut le prix Nobel de la paix (l’Argentin Carlos Saavedra Lamas en 1935), on ne peut plus aujourd’hui reprocher son occidentalisme à la distinction. Depuis 1990, le comité Nobel a récompensé onze lauréats asiatiques, africains, moyen-orientaux ou sud-américains. A noter que la lutte contre l’apartheid a été récompensée à quatre reprises : dès 1960 avec Albert John Luthuli (alors président de l’ANC), puis en 1984 avec Desmond Tutu et en 1993 avec Nelson Mandela et Frederik de Klerk.
Le prix Nobel de la paix contribue à populariser un combat, à légitimer l’action de militants des droits de l’homme et de la démocratie, à rendre hommage à la détermination de diplomates ou de médecins humanitaires. « Il rend hommage à ceux qui cherchent à rendre le monde meilleur », pour reprendre les termes de Verdianna Grossi, dans le quotidien suédois Aftonbladet. Hélas, il n’est pas gage « d’efficacité » ; dix-sept ans après la consécration (1991) d’Aung San Suu Kyi, la Birmanie est toujours une dictature militaire ; le prix remis en 1989 au Dalaï Lama n’a pas permis d’améliorer le sort des Tibétains ; le conflit israélo-arabe n’est pas en voie d’apaisement et en Iran, Shirin Ebadi reste isolée face au pouvoir des mollahs.


Jean Piel

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