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| 14/10/2008 | |||
| Questions internationales (1) L’inaltérable prestige du prix Nobel | |||
| (MFI) Les prix Nobel viennent d’être décernés, et les 12 lauréats, dans les six domaines concernés, attendent désormais le 10 décembre que leur soit officiellement remis leur prix lors d’une fastueuse cérémonie à Stockholm, et à Oslo pour le prix Nobel de la paix. Les années passent et le prestige du prix, imaginé en 1895 par le chimiste suédois Alfred Nobel, ne se dément pas. « C’est le Graal des chercheurs », reconnait un scientifique français. Un Graal qui récompense plus souvent un Européen ou un Américain qu’un ressortissant d’un pays du Sud, même si cela évolue progressivement. | |||
| Dans quelles circonstances le prix Nobel a-t-il été créé ? Chaque année en octobre, la « saison des Nobel » favorise les rumeurs dans les cercles universitaires et les salles de rédaction du monde entier. Les lauréats deviennent pour quelques jours ou quelques semaines des héros nationaux, félicités par les chefs d’Etat et « portraitisés » par les médias. Cette agitation n’aurait probablement pas été du goût d’Alfred Nobel, chimiste, inventeur et homme d’affaires suédois, à l’initiative du prix éponyme. Né en 1833 à Stockholm, l’homme était en effet réputé discret et travailleur. On lui doit 355 inventions, dont la soie artificielle et la dynamite. Mais Alfred Nobel était aussi un voyageur, défenseur du progrès technique, se définissant lui-même comme un « citoyen du monde » dans une Europe qui, à l’époque, voyait croître les nationalismes. En 1895, un an avant sa mort, Alfred Nobel, célibataire et sans enfant, lègue sa fortune à une fondation portant son nom, à charge pour celle-ci de remettre chaque année un prix « aux personnes ayant rendu les plus grands services à l’humanité dans les domaines de la physique, de la chimie, de la médecine, de la littérature et de la paix ». Ainsi naquirent les prix Nobel, censés récompenser les progrès les plus importants dans les domaines de la culture et du savoir. Les premiers prix ne furent décernés qu’en 1901, la famille d’Alfred Nobel, furieuse de voir ainsi lui échapper l’héritage, ayant cherché à faire annuler le testament. On s’interroge souvent sur l’absence des mathématiques des disciplines nobélisables. La légende veut qu’Alfred Nobel détestait un mathématicien qui lui avait ravi la femme de son cœur. Une explication moins romantique dit qu’Alfred Nobel ne s’intéressait pas à cette matière qu’il trouvait trop théorique. En outre, le roi de Suède avait déjà créé un prix de mathématiques. En 1968, avec l’accord de la fondation Nobel, la Banque de Suède a créé un prix en économie, appelé Prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel. Il est également décerné par l’Académie royale des sciences, et baptisé un peu abusivement le prix Nobel d’économie. La fondation Nobel a décidé qu’il n’y aurait plus de nouvelles catégories de prix. Comment sont désignés les lauréats des prix Nobel ? Le processus est à la fois ouvert et secret. Dès le mois de septembre, la sélection commence pour les prix Nobel de l’année suivante. En physique, en chimie et en économie, l’Académie royale des sciences de Suède demande à ses membres, mais aussi aux anciens lauréats, aux chercheurs de renommée internationale et aux titulaires de chaires de plusieurs universités dans le monde, de lui soumettre une liste de candidats. En moyenne, 300 noms lui parviennent, le 31 janvier au plus tard. C’est la partie la plus ouverte du processus. Ensuite, un comité de cinq membres, élus pour trois ans dans chaque discipline au sein de l’Académie des sciences, effectue une première sélection d’une quinzaine de noms. Elle l’envoie à un collège d’experts qui lui remet une évaluation argumentée des nominés. Les membres de chaque comité Nobel procèdent ensuite au vote final, à la majorité simple, au mois d’octobre. Les évaluations des experts comme le vote du comité restent secrets. Les noms des nominés, eux, sont gardés secrets pendant cinquante ans. On ne connaîtra donc qu’en 2058 les 300 noms suggérés pour les prix Nobel de cette année. Le processus est le même pour le prix Nobel de médecine, sauf que ce n’est pas l’Académie royale des sciences qui décerne le prix, mais l’institut Karolinska, la principale université de médecine de Stockholm. Pour le prix Nobel de littérature, c’est l’Académie suédoise – le pendant local de l’Académie française – qui mène les opérations. Son comité Nobel compte 18 membres, et lui aussi sollicite des noms de nobélisables auprès des anciens lauréats, de sociétés littéraires, d’éminents professeurs et d’écrivains renommés. Puis le mécanisme est le même : des 300 noms proposés, le comité n’en retient qu’une quinzaine dont il lit (officiellement du moins) l’ensemble des œuvres, avant de voter à la majorité simple pour désigner l’heureux élu. Le prix Nobel de la paix obéit à des règles un peu différentes. Si, dans les autres disciplines, tout se passe en Suède, là c’est en Norvège que se déroulent les opérations, conformément au souhait d’Alfred Nobel. On ne sait pas pourquoi, si ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle, la Suède et la Norvège n’étaient pas deux Etats distincts, mais formaient une union. Un comité Nobel de cinq membres élu au sein du Storting, le Parlement norvégien, sollicite des noms de lauréats potentiels auprès des anciens récipiendaires, des magistrats des tribunaux internationaux, des universitaires spécialisés en droit ou en théologie, des directeurs d’instituts de politique étrangère et d’élus de différents Parlements nationaux. En général, 150 noms sont proposés. Puis les membres du comité Nobel effectuent une première sélection, étudient la biographie des nominés, avant leur vote final. Quelques points communs à l’ensemble des prix Nobel, outre le secret qui entoure les délibérations : les prix sont toujours remis le 10 décembre, jour anniversaire de la mort d’Alfred Nobel. La récompense est un diplôme, une médaille en or et un chèque de dix millions de couronnes suédoises, soit un peu plus d’un million d’euros. Un même prix peut-être partagé par trois personnes maximum ou remis à une organisation (comme Médecins sans frontières par exemple). Les lauréats doivent être vivants ; il n’y a pas de prix Nobel à titre posthume. Il est interdit de proposer son propre nom aux comités Nobel. Des 796 prix Nobel remis à ce jour, 743 l’ont été à des hommes, 34 à des femmes et 19 à des organisations. Le plus jeune lauréat est l’Américain Lawrence Bragg qui n’avait que 25 ans lorsqu’il reçut la récompense en 1915 pour ses travaux sur l’utilisation des rayons X en physique. Le plus âgé, Raymond Davis, avait 88 ans, également en physique, en 2002. Deux lauréats refusèrent la récompense : le philosophe Jean-Paul Sartre, en 1964, car il estimait « le prix trop tourné vers l’Occident » et le négociateur nord-vietnamien Lê Duc Tho, en 1973, car, selon lui, « la paix n’a pas été réellement rétablie au Vietnam ». Quatre autres furent forcés par leur gouvernement de le refuser, l’écrivain russe Boris Pasternak en 1958, et trois chimistes allemands, sur ordre d’Adolf Hitler, en 1939. A contrario, quatre personnes – dont Marie Curie – et deux organisations – dont la Croix Rouge – l’ont obtenu à plusieurs reprises. Quelles controverses entourent le prix Nobel ? Le prix Nobel est si prestigieux qu’il ne peut échapper aux critiques et aux controverses. L’une d’entre elles concerne l’existence du prix en économie. Non seulement parce qu’Alfred Nobel ne l’avait pas prévu dans son testament, mais aussi parce que l’économie est un domaine où il est difficile de trouver chaque année des avancées fondamentales. Les premières années de son existence, le prix a récompensé des théoriciens de premier plan ; c’est moins le cas aujourd’hui. C’est pourquoi, en 1995, l’Académie royale des sciences a décidé d’ouvrir le comité de sélection à deux non-économistes et de récompenser aussi des politologues ou des sociologues dont les travaux ont eu un impact sur l’économie. Le choix, en 1998, de l’économiste indien Amartya Sen – connu pour ses travaux sur le lien entre développement économique, justice sociale, démocratie, éducation et bonheur – témoigne de cette volonté d’élargir le champ du Nobel d’économie. On a aussi beaucoup critiqué ce prix pour la part belle qu’il fait aux défenseurs du libéralisme. Au demeurant, 67 % des lauréats sont américains. Le choix des récipiendaires est, sans surprise, l’objet de vives polémiques, et cela même pour les sciences exactes que sont la physique et la chimie. Comme l’écrit le magazine La Recherche : « Pourquoi l’Américain Stanley Prusiner a-t-il été récompensé en 1997 pour sa découverte des prions, un nouveau mécanisme biologique d’infection, alors que ce n’était – et ce n’est toujours – qu’une hypothèse ? D’une manière générale, récompense-t-on un chercheur ou une théorie scientifique ? » En 1920, le choix du chimiste Fritz Haber provoqua un tollé. Certes, l’homme avait fait de réelles découvertes, mais il avait consacré ses travaux à la mise au point de gaz toxiques utilisés par l’armée allemande pendant la Première Guerre mondiale. « Peu de prix Nobel en physique, en chimie ou en médecine sont aujourd’hui contestables. Les lauréats sont toujours de grands scientifiques. Le problème est davantage celui des oubliés, de ceux qui ont participé de manière décisive aux recherches, mais ne sont pas cités. Le comité Nobel exige souvent 20 ans entre une découverte et sa récompense. C’est logique pour s’assurer de la pérennité d’avancées scientifiques. Mais c’est aussi le risque que des chercheurs de premier plan ne soient jamais récompensés puisque le prix n’est pas décerné à titre posthume », commentait, dans la revue Sciences, le biochimiste canadien Niels Michelson. Si des polémiques existent dans les sciences exactes, elles ne peuvent être que plus fortes dans un domaine aussi subjectif que la littérature. D’autant qu’Alfred Nobel avait demandé que soient récompensés des « auteurs idéalistes », chantres d’un optimisme plutôt occidental dans sa conception. On a beaucoup critiqué l’eurocentrisme du prix Nobel de littérature ; un reproche moins pertinent depuis une vingtaine d’années. Le choix de Günter Grass avait été applaudi en 1999. Mais lorsqu’en 2006, il avoua s’être engagé volontairement dans la Waffen-SS, le scandale fut énorme. Mais l’attribution du prix Nobel est irréversible. Le comité suédois ne peut cependant pas être taxé de laxisme à ce niveau. C’est à cause de leurs idées sulfureuses que des écrivains comme Jorge Luis Borges et Louis-Ferdinand Céline ne furent pas récompensés. Nombreux au demeurant sont les grands noms de la littérature du XXe siècle à ne pas avoir reçu la prestigieuse distinction. On pourrait citer André Malraux, James Joyce, Léopold Sedar Senghor, Yukio Mishima, Joseph Conrad, Mahmoud Darwich, Virginia Woolf, et bien d’autres. « C’est une excellente nouvelle pour la littérature. Cela prouve que les talents sont nombreux. La littérature est par définition sujet de controverse. Il est difficile aux jurés d’être visionnaires et de présager de la postérité future d’une œuvre », expliquait dans le quotidien suédois Aftonbladet, Michaël Scholman, l’ex-directeur de la fondation Nobel. « Mais est-ce toujours la qualité littéraire et créatrice d’une œuvre qui est récompensée ou la personnalité de l’auteur ? On est en droit de s’interroger lorsque l’Italien Dario Fo, écrivain mineur mais défenseur d’un accès de tous à la littérature, reçoit le prix en 1997. De même, a-t-on primé l’œuvre littéraire du Turc Orhan Pamuk en 2006 ou son combat pour la laïcité face aux menaces des islamistes », interroge l’hebdomadaire anglais The Economist. Entre la protestation de gouvernements, l’indignation d’adversaires et l’enthousiasme de supporters, le prix Nobel de la paix est certainement le plus polémique car le plus politique. S’il a récompensé des personnalités qui avaient favorisé le rétablissement de la paix, comme le Costaricain Oscar Arias Sanchez en 1987 pour avoir conçu le plan de paix pour l’Amérique centrale, il a plus souvent honoré les défenseurs d’une cause, à l’instar de la Birmane Aung San Suu Kyi en 1990. C’est autant un prix Nobel de la paix que des droits de l’homme (voir article ci-après). Les pays du Sud ne sont-ils pas les oubliés des prix Nobel ? C’est l’une des critiques adressées aux prix Nobel : ceux-ci seraient trop « occidentalisés ». Dans son testament, Alfred Nobel avait pourtant insisté : « Aucune considération relative à la nationalité ne doit interférer dans le choix du lauréat. Le prix doit revenir au plus méritant. » Dans les faits, les Etats-Unis, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni se taillent la part du lion. C’est manifeste dans les disciplines scientifiques. Depuis 1981, sur les 160 prix décernés par l’Académie royale suédoise, 108 l’ont été à des scientifiques américains. En 2006, tous les prix scientifiques (physique, chimie, médecine) sont revenus à des chercheurs américains. En économie, 67 % des lauréats sont américains, 11 % britanniques et 5 % norvégiens. Seuls quatre ressortissants de pays du Sud (un Indien, deux Chinois et un Pakistanais) se sont vus remettre le prix Nobel de physique. Le dernier en date, le Pakistanais Abdus Salam, a été récompensé en 1979. En médecine, seuls deux Argentins et un Sud-Africain ont ébranlé la forteresse américaine et européenne. En outre, la nationalité n’est pas toujours significative. Ainsi, en 1999, l’Egyptien Ahmed Zewail s’est vu décerner le prix Nobel de chimie pour ses travaux sur la spectroscopie, mais il a toujours travaillé aux Etats-Unis. De même, les deux seuls prix Nobel d’économie originaires du Sud, l’Indien Amartya Sen et le ressortissant de Sainte-Lucie (dans les Caraïbes) Arthur Lewis, travaillent, le premier à Cambridge, le second à Chicago. « La volonté d’Alfred Nobel est strictement respectée ; ce n’est pas la nationalité qui compte, mais l’intérêt des découvertes scientifiques. La suprématie des pays du Nord ne fait que refléter les différences abyssales des budgets consacrés à la recherche entre pays occidentaux et pays du Sud. Le Bénin ou le Népal n’auront jamais les moyens de concurrencer les Etats-Unis en la matière. Même l’Europe est distancée. Le Japon ne rattrape son retard que depuis peu d’années, d’autant que les pays asiatiques consacrent plus de moyens à la recherche appliquée qu’à la recherche fondamentale », explique la journaliste Verdianna Grossi, qui couvre les activités de la fondation Nobel. Les pays du Sud sont sans conteste mieux représentés en littérature et pour la paix. Et encore, depuis le milieu des années quatre-vingt seulement. Ainsi, douze récipiendaires du prix Nobel de littérature sont originaires d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie. Quatre entre 1901 et 1980, et huit depuis 1982. Le constat est le même pour le prix Nobel de la paix. Entre 1901 et 1960, seul un Argentin se l’est vu décerner ; ni Asiatique ni Africain. Et jusqu’en 1975, seul quatre prix ont « échappé » aux Européens et aux Américains. Par contre, depuis 1990, onze lauréats sont asiatiques, africains, moyen-orientaux ou sud-américains. « Cela n’a rien de surprenant, justifie Michaël Scholman. Dans la première moitié du XXe siècle, la diplomatie était monopolisée par les Etats-Unis et l’Europe ; nombre de pays du Sud étaient colonisés. Aujourd’hui, la globalisation rend la planète plus petite. Les écrivains de pays en développement sont publiés au-delà de leurs frontières. Des militants de la paix de pays peu puissants font entendre leur voix et influencent la politique internationale. Le prix Nobel reflète cette évolution ; il sera de plus en plus global. » L’Afrique, continent oublié des Nobel Sur les 796 lauréats du prix Nobel depuis sa création en 1901, seuls 13 sont originaires du continent africain. Le premier, en 1951, fut le Sud-Africain Max Theiler pour ses découvertes sur le traitement de la fièvre jaune. Dans le domaine scientifique, le seul autre prix Nobel africain fut celui obtenu en 1999 par l’Egyptien Ahmed Zewail, en chimie, pour ses travaux sur la spectroscopie. Mais Ahmed Zewail a toujours étudié et mené ses recherches aux Etats-Unis. Quatre prix Nobel de littérature ont été remis à des Africains : le Nigérian Wole Soyinka en 1986, l’Egyptien Naguib Mahfouz en 1988 (seul écrivain arabophone lauréat), les Sud-Africains Nadine Gordimer en 1991 et John Maxwell Coetzee en 2003. C’est le prix Nobel de la paix qui a le plus consacré de ressortissants du continent noir : les Sud-Africains Albert John Luthuli (1960), Desmond Tutu (1984), Nelson Mandela et Frederik de Klerk (1993) ; le Ghanéen Kofi Annan, en tant que secrétaire général de l’Onu (2001) ; la Kényane Wangari Mutu Maathai (2004) et l’Egyptien Mohammed El Baradei, en tant que président de l’Agence internationale de l’énergie atomique (2005). A souligner que c’est la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud qui a valu au continent le plus grand nombre de ses prix Nobel. J.P. | |||
| Jean Piel | |||
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