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| 26/05/2009 | |||
| Faut-il rénover la démocratie ?(1) Vers un nouveau cycle de la vie des démocraties | |||
| (MFI) Débats et livres se succèdent pour faire un état des lieux de la démocratie qui, du moins en Occident, inspire interrogations et critiques. Si la démocratie est en crise, comment la rénover, ou la réinventer ? | |||
| Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France et président du club de réflexion La République des idées, définit ainsi le changement à accomplir : « Un nouveau cycle doit s’ouvrir dans la vie des démocraties, aussi décisif qu’avaient été ceux de la conquête du suffrage universel au XIXe siècle, puis de la mise en place des Etats-providence au XXe siècle. Il faut maintenant donner à nos démocraties une assise élargie, il s’agit de les comprendre autrement et d’enrichir leur signification. Elles sont à réinventer. » Une « démocratie-monde » s’impose Pour lui, trois axes de réflexion sont à envisager. Premièrement, il faut réformer les modes de scrutin en introduisant des contraintes telles que la parité. Par ailleurs, le principe majoritaire ne suffisant plus à légitimer le pouvoir, des contrôles et des validations d’un type nouveau devraient être mis en œuvre pour rendre la démocratie plus permanente. Deuxièmement, il ne faut pas oublier que la démocratie est aussi selon lui une forme de société. Les inégalités s’étant accrues, « ce sont les formes générales de solidarité qu’il s’agit de ranimer », l’avenir du socialisme se trouvant dans cette voie. « Une démocratie-monde s’impose en troisième lieu avec urgence », explique-t-il enfin, soulignant la nécessité d’une coopération interétatique et d’une plus grande transparence des institutions internationales. Elargir le système représentatif Dominique Rousseau, professeur à l’université de Montpellier-I, pense plutôt, lui, qu’il faut retrouver « les principes de 1789 ». Reprenant les articles de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, il énumère les initiatives qui pourraient y correspondre. C’est ainsi qu’il parle « d’inventer un droit d’initiative législative pour les citoyens » en référence à l’article 6 de la Déclaration (« les citoyens interviennent personnellement dans la formation de la loi ») et propose « d’inventer les mécanismes assurant l’indépendance et la séparation des pouvoirs économiques, religieux, médiatiques, financiers » en s’appuyant sur l’article 16, celui de la séparation des pouvoirs. Il veut ainsi donner du pouvoir aux citoyens, à la justice et à la presse qui « sont tout dans la société » et « rien dans la Constitution ». « Dans nos démocraties, il faut bien convenir que le suffrage n’a plus d’universel que le nom » affirme de son côté l’enseignant et chercheur Loïc Blondiaux, en faisant référence à la non-participation politique de certains groupes sociaux, allant jusqu’à dire qu’il y a « un glissement progressif et silencieux de nos démocraties vers des formes plus ou moins contrôlées d’oligarchie ». Pour que la démocratie reste un régime d’égalité politique, il juge nécessaire d’œuvrer pour « une démocratie authentiquement participative », capable d’inclure l’ensemble de la société dans le débat politique. Dans un second temps, « une démocratie authentiquement délibérative » devrait permettre que tous les points de vue et intérêts cohabitant dans une société soient visibles. La démocratie, un « régime inachevé » Penseur souvent sollicité aujourd’hui sur la question, le philosophe Claude Lefort dit avoir « renoncé à une démocratie idéale » et parle dans son ouvrage L’invention démocratique (1981) de « régime inachevé ». De même, l’avocate iranienne Chirin Ebadi nous fait prendre conscience que ce n’est pas seulement le principe démocratique occidental qui est en danger mais que c’est aussi son exportation, notamment en Asie. « Le combat pour la démocratie est un combat qui nécessite beaucoup d’investissements, tant culturels que socio-économiques. C’est un combat très long et à aucun moment il ne faut baisser les bras. » Un grand colloque vient d’être organisé, en France, sur le thème : Réinventer la démocratie, à l’initiative de la République des Idées (Grenoble, 8, 9 et 10 mai 2009). De nouvelles formes « citoyennes » pour la démocratie (MFI) « La citoyenneté européenne pourrait être l’occasion d’une rénovation de l’ambition démocratique », explique le professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles, Justine Lacroix. Il faut, selon elle, donner « le plein statut de citoyen européen à tous ceux qui ont choisi de vivre au sein de son espace ». L’Europe ne doit donc pas rester cloisonnée derrière le statut des nations mais vraiment construire un régime libéral, véhiculant les principes mêmes de la démocratie : « l’égale dignité entre les membres d’une société ». Les environnementalistes prennent aussi la parole sur le sujet en expliquant que la rénovation de la démocratie devra prendre en compte les problèmes écologiques que le système en place a induits. Pour Dominique Bourg, professeur de philosophie et membre de la Fondation Nicolas Hulot, « c’est un nouvel équilibre entre les droits de l’individu et ce qui conditionne leur exercice – les biens publics – qu’il va falloir inventer. La démocratie à venir devra être aussi différente de la présente que la démocratie moderne le fut de la démocratie grecque. Ce n’est pas simplement le nombre des citoyens qui les séparait, mais surtout la conception du monde ». Il propose ainsi de lier les modalités participatives de la démocratie et le savoir. Cependant, il est pessimiste sur l’aboutissement de ces idées puisque selon lui ces enjeux « exigent des décisions quasi-immédiates ». Et si Internet offrait un nouvel espace de « débat démocratique » ? La question est souvent évoquée. L’outil internet permet à chacun de produire de l’information, de s’exprimer sur n’importe quel sujet ou encore de voter, comme c’est le cas aux Etats-Unis. Mais est-il réellement pourvoyeur de démocratie ? Pour le sociologue Patrice Flichy, « Internet n’a pas créé un nouvel espace public de débat démocratique. C’est un nouvel outil d’information et de mobilisation. Il offre cependant des opportunités pour de nouvelles formes démocratiques multiples ». A. B. Claude Lefort, un philosophe engagé (MFI) Né en 1924, Claude Lefort a fondé sa réflexion philosophique sur une critique du totalitarisme, ayant pris très tôt ses distances avec le communisme. Elève de Maurice Merleau-Ponty, il participe à l’aventure de la revue Temps modernes, et fonde en 1948 avec Cornelius Castoriadis la revue Socialisme ou barbarie, orientée vers une critique du stalinisme. Il publie notamment un livre sur Machiavel, Le Travail de l’œuvre. Machiavel (1972), des ouvrages tels que La Brèche (1968) en collaboration avec Edgar Morin, et Un homme en trop, et deux ouvrages fameux : son Essai sur « L'Archipel du goulag » (1975) consacré à Soljenitsyne, et en 1981 L’invention démocratique. A lire également : Le Temps présent. Ecrits, 1945-2005 (2007). Pour Claude Lefort, une définition de la démocratie est de constituer « une forme de société », qui ne peut pas se réduire à un régime politique au sens conventionnel. « Sa singularité est d’être une société ouverte à la pluralité des conditions; il s’agit d’un nouveau mode de sociabilité où chacun est en relation avec tous, où l’information, la connaissance circulent, où la richesse est quelque chose qui ne “sépare” pas, les grands d’un côté, de l’autre côté le peuple… » « La démocratie est vouée à l’invention » Le peuple, au fondement de la démocratie ? Mais le totalitarisme aussi revendique un fondement populaire. Sauf qu’ici, certes « l’Etat est puissant, mais (cet Etat) a ses limites, et il y a effectivement une société civile, un espace public, une circulation des informations, une légitimité de la différence des opinions ; j’irai plus loin, il y a aussi une dimension du conflit qui est nécessaire à la démocratie. Et c’est une société qui est toujours d’une certaine façon en effervescence, qui n’est jamais reposée, ce qui fait qu’elle est l’objet de critique, d’insatisfaction… mais est de ce fait susceptible d’être transformée, car elle fait place à des revendications ; il suffit de voir ce qu’a été la condition sociale il y a un siècle ou 50 ans, pour s’apercevoir que c’est une société constamment en développement, qui doit l’être… La démocratie est vouée à l’invention. » Par ailleurs, la démocratie selon Claude Lefort ne peut être conçue en dehors de son évolution, en Occident, liée à l’expansion d’une économie de marché. « Je ne vois pas la démocratie affranchie de la lutte collective des intérêts, et je vois pas comment elle pourrait être séparée de l’économie marchande. Je suis convaincu qu’on ne peut pas “désintriquer” la démocratie sociale et politique de l’économie de marché. » T.P. / A. B. La démocratie en débats : à lire AGAMBEN Giorgio, BADIOU Alain, BENSAÏD Daniel, Démocratie, dans quel état ?, La Fabrique, 2009. BAUMIER Matthieu, La Démocratie totalitaire : Penser la modernité post-démocratique, Presses de la Renaissance, 2007. COLLOVALD Annie, GAÏTI Brigitte, La Démocratie aux extrêmes. Sur la radicalisation politique, La Dispute, 2006. COUTROT Thomas, Démocratie contre capitalisme, La Dispute, 2005. CREPON Marc, STIEGLER Bernard, De la démocratie participative : Fondements et limites, Mille et une Nuits, 2007. GAUCHET Marcel, L’Avènement de la démocratie, 2 tomes, Gallimard, 2007. HERMET Guy, L’Hiver de la démocratie, Armand Colin, 2007. LESOURNE Jacques, Démocratie, marché, gouvernance, Odile Jacob, 2004. MANENT Pierre, Enquêtes sur la démocratie : Etudes de philosophie politique, Gallimard, 2007. NANCY Jean-Luc, Vérité de la démocratie, Galilée, 2008. RIES Philippe, L’Europe malade de la démocratie, Grasset, 2008. ROMILLY Jacqueline (de), AMEDEO Fabrice, L’Actualité de la démocratie athénienne, Bourin, 2006. ROSANVALLON Pierre, La Contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Points-Essais, n° 598, 2008. ROSANVALLON Pierre, La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Le Seuil, 2008. TODD Emmanuel, Après la démocratie, Gallimard, 2008. | |||
| Alexandra Brunois | |||
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