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| 28/07/2009 | |||
| Questions internationales (2) Ramzan Kadyrov : un tyran à la tête de la Tchétchénie | |||
| (MFI) A seulement 32 ans, Ramzan Kadyrov dirige la Tchétchénie d’une main de fer. L’homme est craint pour sa violence et sa mégalomanie. Arrestations arbitraires et exécutions sommaires sont quotidiennes dans la province caucasienne. Mais Ramzan Kadyrov est aussi admiré pour avoir rétabli la sécurité et reconstruit les villes. Portrait d’un seigneur féodal qui jouit des pleins pouvoirs sur la Tchétchénie avec le soutien de Moscou. | |||
| C’est l’histoire d’un homme jeune, violent, inculte, devenu en quelques années le président d’une petite république de l’ex-URSS, la Tchétchénie, avec la bénédiction du Kremlin. Cet homme, c’est Ramzan Kadyrov. Petit, râblé, le visage mangé par une barbe rousse, Ramzan Kadyrov doit l’essentiel de sa carrière à son père, Akhmad Kadyrov, ancien président de la province, assassiné en mai 2004. Lorsqu’éclate la guerre d’indépendance, en décembre 1994, le père et le fils s’engagent du côté des séparatistes tchétchènes. Le premier est un habile négociateur entre les différentes factions de la guérilla, le second un combattant qui semble n’avoir peur de rien. En 1996, un cessez-le-feu est signé avec Moscou. La Tchétchénie se voit offrir une large autonomie, mais la province reste instable et les groupes islamistes y prospèrent. L’héritage du père En 1999 éclate la seconde guerre de Tchétchénie. Les Kadyrov père et fils choisissent alors de rejoindre les milices pro-russes. Ils n’admettent pas l’expansion du wahabisme, cet islam rigoriste importé par les moudjahidines de pays arabes venus se battre aux côtés de la rébellion, au détriment du soufisme traditionnel de la Tchétchénie. Ce ralliement est une aubaine pour Moscou car Akhmad Kadyrov est le grand mufti de Tchétchénie, le plus haut dignitaire religieux. Son autorité est reconnue par la population. Il va alors devenir l’homme de confiance du Kremlin dans la région, puis le président de la province. Ramzan, qui n’a alors que 26 ans, est nommé chef de la garde présidentielle et contrôle ainsi près de 30 000 hommes armés et entraînés. Le 9 mai 2004, Akhmad Kadyrov est tué dans un attentat. Son successeur est Alu Aslankhanov, un homme sans envergure. Mais la réalité du pouvoir appartient à Ramzan. Il s’est imposé à la tête du clan Kadyrov, les milices pro-russes lui obéissent et surtout Vladimir Poutine, alors président de la Russie, le soutient. Le nouvel homme fort de Tchétchénie va successivement occuper les fonctions de Premier ministre puis, à partir de février 2007, de président de la République. Il n’a alors que 30 ans. Ramzan Kadyrov s’appuie sur une triple légitimité : familiale, c’est le fils d’un héros de la nation ; militaire, il a combattu avec ardeur et ses troupes sont venues à bout de la guérilla indépendantiste ; politique puisqu’il réussit à être à la fois adoubé par Moscou et reconnu comme un défenseur du nationalisme tchétchène. Une violence sans limite Mais si son père était un lettré et un religieux respecté, lui n’apparaît à beaucoup que comme une brute mal dégrossie, méprisant les droits de l’Homme et souvent ivre. Chacun sait qu’il dispose de ses propres prisons dans lesquelles sont incarcérés et torturés ceux qui ont le tort de lui déplaire. Les disparitions et les exécutions sommaires deviennent la règle en Tchétchénie. Comme le confiait au quotidien Le Monde Artour Kourmakaev, l’un de ses anciens gardes du corps aujourd’hui réfugié en Autriche : « Je l’ai vu tuer personnellement des prisonniers, en torturer d’autres avec des barres de fer chauffées à blanc ou des câbles électriques. Quand il frappait ou tuait un homme, il rigolait. » Ses hommes de main, les redoutés kadyrovtsy, arrêtent qui ils veulent, tuent en toute impunité, pillent, favorisent la corruption. « Ramzan Kadyrov a mis en place une véritable terreur d’Etat, un règne de la peur, avec le soutien de Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev », dénonce Alexandre Tcherkassov, l’un des dirigeants de Memorial, une organisation de défense des droits humains. L’homme se comporte comme un seigneur féodal, exécutant les basses besognes de la Russie dans le Caucase. « Il ne faut pas oublier qu’il vient de Tsentoroï, un village de montagne situé à l’est de la Tchétchénie, où les rues sont boueuses, les hommes taiseux, les femmes soumises, l’école souvent fermée, les clans tout puissants, la force mieux comprise que la loi », rappelle, dans Libération, Nikolaï Tchernov, analyste politique à l’institut Carnegie de Moscou. Rapporteur spécial pour la Tchétchénie du Conseil de l’Europe, le Suisse Andreas Gross a rencontré Ramzan Kadyrov dans son village natal. Il le raconte dans le quotidien Le Temps : « Sa jeunesse me laissait espérer que ce serait un interlocuteur possible. J’ai vite déchanté. Il ne m’a parlé que d’armes et de sports. Il était entouré d’une armée de courtisans et de gardes du corps, éclatait de rire sans raison, était incapable de rester assis plus de cinq minutes, buvait de l’alcool au goulot. Il m’a fait peur. » Assassinée à Moscou en octobre 2006 car elle dénonçait les atteintes aux droits humains en Tchétchénie, la journaliste Anna Politkovskaïa l’avait décrit dans un article comme « un homme complètement fou, imprévisible, ne sachant pas tenir une conversation cohérente. Il se conduit comme un enfant gâté, éclate de rire puis une seconde après fige son regard d’un air absent. Il se gratte sans cesse ou demande à ses gardes du corps de lui frotter le dos. Rien n’est raisonnable en cet homme ». Reconstruction et culte de la personnalité Il semble difficile néanmoins de réduire le président tchétchène à une brute avinée. On dirige difficilement une région de 1,3 million d’habitants avec cette seule « qualité ». Depuis son arrivée à la tête de l’Etat, Ramzan Kadyrov défend un programme : effacer toute trace de la guerre. Grozny – qui n’était qu’un champ de ruines il y a encore deux ans – affiche aujourd’hui des immeubles neufs, des rues bitumées, des magasins achalandés. Partout, l’eau, le gaz et l’électricité ont été rétablis. La capitale n’est pas la seule à bénéficier de ce lifting ; les villes de province aussi sont rénovées. Dans les moindres villages, les écoles rouvrent, la sécurité revient. Si Ramzan Kadyrov est craint, il est aussi admiré. « Ce que Ramzan a fait, aucun n’en a été capable avant lui. J’ai l’eau et le gaz chez moi, mon mari a un emploi, mes enfants vont à l’école, les boutiques offrent tout ce que l’on veut », s’enthousiasme, dans Le Monde, Fatima, une mère au foyer de Grozny. « Les gens sont fatigués de la guerre. Ils sont prêts à toutes les concessions pour la paix. Ils ne veulent plus penser au passé, mais profiter de la vie », reconnaît Zaynap, qui pourtant militait auparavant à Memorial. En outre, Ramzan Kadyrov, toujours coiffé d’un chapeau traditionnel en fourrure du Nord-Caucase, se fait le chantre des valeurs tchétchènes, de la moralisation de la vie publique et d’une place centrale de l’islam dans la vie quotidienne. Il a fait bâtir au cœur de Grozny une mosquée qui peut accueillir 10 000 fidèles. Dans ses discours, il décrit la Tchétchénie comme une région de première importance dans le monde. Après des années de guerre, de souffrances et de privations, cela fait du bien aux gens de le croire, même s’ils savent qu’ils se bercent d’illusion. Comme tout dictateur, le leader tchétchène entretient le culte de la personnalité. Son portrait géant s’affiche partout dans les villes et les villages. Lui qui sait à peine lire et écrire est membre d’honneur de l’Académie des sciences naturelles et professeur honoris causa de l’université de Grozny. Le syndicat des journalistes tchétchènes lui a décerné une carte de presse pour ses « immenses services en faveur du travail des journalistes en Tchétchénie, la création d’une presse indépendante et de conditions idéales pour le travail des médias locaux ». Les proches des journalistes dont il a probablement ordonné l’exécution, comme Anna Politkovskaïa ou Anastasiya Baburova, auront apprécié. Une menace pour Moscou ? Ses adversaires ne croient pas en l’efficacité de Ramzan Kadyrov. Ils rappellent les arrestations arbitraires, les meurtres d’opposants, la fuite des libéraux et des intellectuels. Ils soulignent que si le secteur du bâtiment s’est un temps bien porté, l’économie est dans un état désastreux. Plus de la moitié des adultes sont au chômage et 62 % de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté. Aucun industriel ne souhaite investir en Tchétchénie ; la région reste trop instable et une nouvelle guerre peut tous les jours éclater. La corruption est généralisée, dont profitent en premier lieu le président et ses proches. Quant à la moralisation de la vie publique, elle prête à sourire quand on connaît les frasques de Ramzan Kadyrov dans les boîtes de nuit de Moscou et les soirées très arrosées qu’il organise chez lui en galante compagnie. Certains se demandent si le dirigeant tchétchène ne va pas finir par avoir trop d’ambition à force d’être le maître incontesté sur son territoire. Lui affirme qu’il est un « fantassin de Vladimir Poutine et exécutera n’importe lequel de ses ordres ». Mais un journaliste de la province voisine du Daguestan confiait à Libération : « Là où il a le pouvoir, Ramzan Kadyrov est incontrôlable. Comment s’imaginer qu’il s’arrêtera là alors qu’il n’a que 32 ans et connu une ascension fulgurante ? Il pourrait bien devenir pour le Kremlin ce que Ben Laden est devenu pour les Américains : son pire cauchemar. » Jean Piel | |||
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