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17/03/2006
Senghor : une pensée actuelle

(MFI) L’année Senghor a suscité plusieurs livres biographiques sur l’ancien président du Sénégal. Celui qui est publié par Hervé Bourges offre un bon aperçu de l’importance d’un personnage aux multiples facettes.

Hervé Bourges parle de Senghor : l’initiative est singulière, de la part d’un homme qui s’est taillé lui-même une place de choix dans le who’s who politique et intellectuel. Et qui donne le sentiment d’avoir choisi, pour cet essai biographique, un personnage à sa mesure… dont Hervé Bourges situe dès l’introduction l’importance dans l’histoire : quand il s’éteint le 20 décembre 2001, Léopold Sédar Senghor laisse derrière lui une trace importante dans les mutations culturelles du XXe siècle. En tant que créateur, bien sûr, du concept, « révolutionnaire » pour l’époque, de la négritude, cette « éclatante revendication d’une altérité nourricière », et dont la signification déborde largement la célèbre formule où l’on entend parfois la réduire (« l’émotion est nègre et la raison est hellène »). Ensuite, comme poète, Senghor se montra constamment inspiré par une volonté à la fois respectueuse et séditieuse d’appropriation de la langue : ce français qui n’était pas seulement langue du colonisateur, mais aussi patrimoine de l’humanité, qu’il s’est agi pour lui de rendre propice à d’autres explorations, d’autres exaltations, et où explosèrent sous sa plume une sensualité et une spiritualité nouvelles.
On oublie ainsi parfois que dans le champ littéraire, sous des dehors très policés, Senghor fut volontiers perturbateur. Hervé Bourges cite des passages qui, en leur temps, avaient de quoi désorienter les lecteurs français, lorsque Senghor affirme sans ambages que « Hugo était le Maître du tam tam… le coryphée Hugo, son sabar en bandoulière… Et je songe à l’orchestre de jazz. Il a saisi la trompette, il se penche sur la section rythmique… » Autant de notations, de raccourcis, parfois ironiques, qui entraient dans son propos tendant à rapprocher les cultures, et à témoigner de ce que « nous ne sommes pas des barbares, nous sommes des civilisés d’une autre civilisation ». Ecriture et combat pour la reconnaissance culturelle furent, chez Senghor, intimement liés, et le livre rappelle comment le poète n’a cessé de se nourrir de multiples influences : celle héritée de l’enfance à Joal, dans un milieu animiste où la nature est omniprésente, celle des années d’apprentissage où le petit paysan sérère « entre » en chrétienté, avant de découvrir les humanités classiques qui feront se mêler dans son œuvre réminiscences bibliques, héritage greco-latin et rationalisme des Lumières…


L’universalisme culturel de Senghor, plus que jamais d’actualité

Hervé Bourges le souligne, Senghor concentre en lui les différentes figures d’un penseur de grande ampleur et d’un homme d’action engagé sans arrières-pensées dans la construction nationale du Sénégal et l’émergence d’une Afrique indépendante. Le livre réserve ainsi sa juste place à l’œuvre politique de celui qui a épousé les combats cruciaux de son époque, une époque marquée par la décolonisation et un rééquilibrage progressif des relations entre l’Occident et les autres mondes. Cette évolution, Senghor n’a cessé de la penser, en moraliste toujours soucieux de montrer qu’il existait une voie humaniste face aux graves questions posées par ce qu’on n’appelait pas encore la mondialisation. S’il est inlassablement « le chantre du métissage », Senghor délivre aussi un message de partage et de dialogue, où l’avenir « passe par un accueil de toutes les cultures… ». Message que Hervé Bourges juge parfaitement d’actualité en ce début de siècle, citant la dernière grande intervention de Senghor, en mai 2000, où il affirmait que « les temps ont changé mais je continue de croire d’abord et pardessus tout à l’avènement d’une culture de l’Universel qui sera fondée sur le dialogue, l’influence réciproque de toutes les cultures. »
De nombreux passages sont consacrés à l’engagement francophone de Senghor, consécration de toute une vie et de son itinéraire intellectuel. Selon l’auteur, l’évolution actuelle de la communauté francophone donne raison à « la foi de Senghor dans la langue française comme véhicule d’un universalisme humaniste, respectueux des identités, à la recherche de la diversité des expressions culturelles, philosophiques, artistiques. »

Thierry Perret


Hervé Bourges cite de nombreuses sources ayant nourri sa réflexion sur Senghor, notamment le livre de Jacqueline Sorel, qui fait encore référence : Jacqueline Sorel, Léopold Sédar Senghor. L’émotion et la raison, Editions Sépia, 1995.



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