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MFI HEBDO: Culture Socit Liste des articles

04/08/2006
Chronique Littrature

LESSENTIEL DUN LIVRE
Lamour, la mort et le pouvoir

(MFI) Le dramaturge ivoirien Koffi Kwahul signe un premier roman qui est la fois histoire damour et parabole sur la politique.


Jusqu Babyface, lIvoirien Koffi Kwahul tait surtout connu comme homme de thtre : n en 1956 Abengourou, il a tudi Abidjan, puis Paris avant de devenir lauteur succs de plus dune quinzaine de pices, joues et traduites dans de multiples langues et pays. Dsormais, il est galement reconnu comme romancier. Son premier essai est un coup de matre, couronn par le prix Ahmadou Kourouma dcern lors du 3 Salon africain du livre de Genve, fin avril 2006. Bien sr, Babyface ne peut renier sa filiation thtrale, dautant que le thtre et lcriture sont, chez Koffi Kwahul, nourris par la musique jazz, ses variations et improvisations : Je me considre sincrement comme un jazzman, expliquait-il dans un entretien paru dans Jazz Magazine (1). Cest mon rve absolu. () Jaimerais que lon prouve au contact de mon criture la mme chose quau contact du jazz. Je pense en termes musicaux : ce nest pas le sens dun mot qui mintresse le sens viendra tout seul si le son est juste, si le rythme est bon.
Ainsi, dans Babyface, comme dans une formation musicale, il ny a pas un mais des narrateurs : chacun prend la parole, son rythme, pour un dialogue en chos successifs. Comme autant de partitions, il ny a pas un mais trois textes lexergue qui chaque chapitre gagne une phrase, le texte courant et, en contrepoint, des fragments dun Journal imagin. Enfin, comme autant de variations autour de lamour, la mort et le pouvoir, il ny a pas une, mais des intrigues. La principale met en scne Mozati, jeune femme en mnage avec un vieux Blanc qui se laisse sduire par un gigolo Babyface, au visage dange avant de sombrer dans la folie lorsque lamour de celui-ci se rvle ntre quune stratgie descroc.
Trahie, Mozati tombe dans un dlire apocalyptique qui clt le roman sur une note digne du cinma fantastique. La boucle est boucle, puisque le roman souvrait galement sur une vision fantastique : les premires pages relatent la naissance de Prsident des amours de son pre avec larc-en-ciel, qui nest autre que Mami Wata, la sirne noire. Ou comment les racines du pouvoir plongent dans le mystique Car Babyface est aussi un livre, sinon une parabole, trs politique. Si Mozati tait un peuple, Babyface serait lhistoire dune nation dlaissant un vieux chef pour se donner un prsident fougueux qui la mne sa perte. Alors bien sr, Koffi Kwahul ncrit nulle part le nom de sa Cte dIvoire natale, mais on y pense presque chaque page tant certains lments en rappellent lhistoire rcente.
Le roman se droule dans un pays nomm Eburnea dont la capitale (Little-Manhattan) abrite de nombreux gratte-ciel. Incarnation du pouvoir, Prsident tient la fois dHouphout-Boigny pour avoir, par exemple, extirp le peuple burnan des tnbres du colonialisme et de Gbagbo comme lui, il doit faire face une guerre coupant le pays en deux. Latmosphre nationale est pollue par un douteux concept dburnit invent par un groupe dintellectuels et, consquence logique, les exactions contre les boyrodjans, cest ainsi que lon appelle ici les immigrs, staient multiplies
Koffi Kwahul signe ici une fresque magistrale, la fois lumineuse et douloureuse. Mozati est crucifie par celui quelle aime, comme un peuple peut ltre par celui auquel il sen remet.

(1) Entretien par Gilles Moullic, Jazz Magazine www.jazzmagazine.com/Interviews/Dauj/KKwahule/Kwahule.htm

Babyface, de Koffi Kwahul, Continents noirs, Gallimard, 2006, 213 p., 17 euros.

Ariane Poissonnier


La luthire hrtique

(MFI) Femme daffaires, styliste de mode qui a longtemps tenu boutique Paris, Anna Mo ne passe pas inaperue parmi les nouveaux crivains francophones. Avec six livres publis depuis 2001, elle saffirme comme une exploratrice des mots et des mondes, largissant peu peu son univers au-del du Vietnam o se situaient ses premiers rcits, runis dans deux recueils : LEcho des rizires (2001) et Parfum de pagode (2004). Ds lorigine, en vrit, comme elle lexplique dans un essai rcent : Espranto, Desespranto, la francophonie sans les franais (2006), Anna Mo revendique une certaine universalit, celle quapportait la langue franaise dans les coles et lyces francophones de Sagon, o elle est ne en 1955. Jusqu son dpart du Vietnam en 1973, Anna Mo reoit une ducation ouverte la modernit, au renouvellement des connaissances, loppos de la culture vietnamienne confucenne, conservatrice des hirarchies sociales, et mme de la langue vietnamienne domine dans son processus dvolution par la langue chinoise. Retrouvant son pays en 1992, et sa ville devenue H Chi Minh-Ville, Anna Mo choisira dcrire en franais, la fois pour sa matire sonore, ses mots courts et longs, le jeu des syllabes dans la conjugaison des verbes, et pour la libert de ton et dides quelle autorise : il me faut, dit-elle, un matriau neutre et mallable pour transcrire librement les jeux de mon esprit . Une libert presque hrtique, revendique aussi dans le choix de son pseudonyme : an-nam-mo , littralement tranquillit-sud-sauvage . Aprs deux romans remarqus : Riz noir (2004) et Rapaces (2005), o elle faisait revivre des vnements tragiques de lhistoire du Vietnam, Anna Mo poursuit dans Violon ses portraits documents de mtiers artistiques, cette fois entirement en France, entre Paris et Cotentin. Rites de passage, adolescence, secrets de famille, naufrageurs et moments dhistoire, raconts par une enfant surdoue pour la musique, une oreille absolue , mais qui trbuche avec les mots courants, et qui trouve sa vocation dans le mtier de luthire, dont elle dcrit avec prcision et une belle saveur les aspects les plus mconnus, avec un clin doeil la laque dorigine asiatique, dont il tait question dans un rcit prcdent. Un livre ingal, parfois trop digressif, qui montre en tout cas un bel apptit pour manier la langue... et mme linventer !

Violon, par Anna Mo, Editions Flammarion, 197 pages, 17 euros

Frdric Lefebvre


La violence contenue dAsli Erdogan

(MFI) Avec La Ville dont la cape est rouge, traduit en franais en 2003, on dcouvrait le talent dAsl Erdoan, chercheuse en physique nuclaire devenue crivain et journaliste, considre comme un des auteurs prometteurs de la jeune littrature turque. Dans ce livre, une tudiante turque explorait peu peu les lieux les plus sombres et les plus sensuels de Rio, au Brsil. Dans Le Mandarin miraculeux, crit en ralit avant le prcdent, Asl Erdoan transpose avec passion une autre exprience dexil, non plus dans une ville du Sud mais au coeur de lEurope. De la vieille ville au quartier des migrs et des prostitues, des rives du lac Lman au quartier des affaires, une jeune femme turque erre dans Genve. Elle a connu un homme, Sergio, un Espagnol avec qui elle vit une histoire intense et exalte. Mais elle perd lamour et en mme temps un oeil, bless, cach par un bandage repoussant. Comme une Cassandre borgne , un messager maudit , elle rve, se souvient de son adolescence vole Istanbul, soumise au diktat des hommes, invente un personnage de femme, Michelle, infatigable dans sa qute damour et de bonheur , et se confie au plus gnreux des dieux, le dieu des rencontres . La trahison, lexil, lhumiliation, lespoir, lamour, la nuit, la clairvoyance ou au contraire la perte, la dichotomie : jouant librement avec les images et les thmes associs loeil et la ccit, Asl Erdoan entremle avec subtilit, dans une violence contenue, les chapitres dune vie de femme qui se rvolte, une femme diminue qui voit plus profond et vit plus fort.

Le Mandarin miraculeux, par Asl Erdoan, traduit du turc par Jean Descat, Editions Actes Sud, 112 pages, 13,80 euros

Frdric Lefebvre


Et Ali cra Luz

(MFI) Rien dtonnant pour un homme qui aime tre aim des femmes et qui les aime toutes sans discrimination dimaginer une confidente pour se raconter. Difficile tche que de se dvoiler car parler de soi cest parler dun inconnu . Alors linconnu , crivain et romancier tunisien Ali Bcheur, se confie Luz, une comdienne de passage dans sa ville, dans sa vie. Le narrateur amne Luz dans son enfance, son adolescence, sa vie dadulte. Lui parle de sa mre, ses premiers amours - les amies de sa mre- ses flirts de jeunesse. A travers ses histoires, il remmore les contes de sa tante tant aime Khadouja, les souvenirs de son pre et la personnalit imposante de son grand-pre. Lcrivain parle aussi du rapport quil entretient avec la langue franaise, cette belle langue du colonisateur, pour qui les gens du pays ont donn leur vie et ont obtenu, en change, le titre de soldats musulmans morts pour la patrie (la France) . Cette langue dans laquelle la nostalgie est si bien dcrite avec lhumour et dans laquelle Luz est si joliment cre : A grand peine, je textirpe du nant, je te traque parmi la blancheur aveuglante, je me saisis de toi bras-le-corps, je te restitue au rve dont tu es issue. Je te capture avec mes mots, te ligote avec mes phrases, te lie avec mes points, tarticule avec mes virgules. Je te ramne dans ma vie, je ty enferme double tour. Je te possde, comme jamais. Je te cre .

Le Paradis des femmes, Ali Bcheur. Editions Elyzad, 304 pages.

Darya Kianpour


Alger la Blanche, Alger la sombre

(MFI) Elle a tout pour plaire : une lumire sublime, et des couleurs que seule une nature gnreuse peut crer, un parfum sucr et des paysages rendre jalouses ses voisines mditerranennes. () Les plus grands hommes de lettres lui ont ddi de belles envoles lyriques ; elle a inspir dillustres peintres, et servi de muse aux potes. Oui, Alger la Blanche a tout pour plaire , crit Mohammed Assaoui, introduisant le nouveau titre de la collection Le got de des ditions Mercure de France, consacre la thmatique des villes et crivains. Cette collection de poche cre par Colline Faure-Poire, et dj riche dune cinquantaine de titres, propose aux voyageurs potentiels que nous sommes tous un chatoiement de textes ddis aux villes et rgions du monde qui nous font rver : Alexandrie, Athnes, Birmanie, Capri, Florence, Istanbul, Lisbonne, Londres, pour ne citer que celles-l.
Et aujourdhui Alger. Ce nouveau volume coordonn par Mohammed Assaoui, critique littraire au Figaro, donne la parole des crivains (Pierre Loti, Maupassant, Assia Djebar) mais aussi des philosophes et historiens franais (Jacques Derrida, Benjamin Stora) qui ont des rapports privilgis avec la capitale algrienne et qui lvoquent avec des trmolos dans le cur. Mais si Alger a toujours suscit des superlatifs de la part de ses visiteurs trangers, vue dAlgrie, la carte postale na pas la mme saveur. Les crateurs du pays ne trouvent pas de mots assez durs pour dfinir Alger la Blanche , prvient Assaoui. Alors qui a raison ? Les Algriens ? Les visiteurs trangers ? Rendez-vous Alger pour le fin mot de lhistoire. Mais avant de vous envoler, noubliez pas de vous munir de votre copie du Got dAlger dont les dernires pages proposent utilement un guide pratique de la ville des frres Barberousse !

Le got dAlger, textes choisis et prsents par Mohammed Assaoui. Editions Mercure de France, 135 pages, 5,40 euros.

T. C.


UN AUTEUR A DECOUVRIR
Ecrire en pays domin, version arabe isralienne

(MFI) Sayed Kashua est arabe et isralien. A travers ses rcits qui ont pour cadre lhistoire immdiate de son peuple, il interpelle les deux ralits en guerre qui constituent son vcu.


Si vous ne lisez que deux romans par an, il faut que Et il y eut un matin de Sayed Kashua fasse partie des deux livres que vous lirez cette anne . Cest en ces termes enthousiastes que Radio Isral a rendu compte du dernier opus du romancier isralien lors de sa parution en Isral il y a deux ans. Isralien, mais dorigine arabe, Kashua qui crit en hbreu nest pas inconnu des fidles des missions littraires de la Radio Isral. Il avait dj fait un tabac avec son premier roman Les Arabes dansent aussi, qui avait t salu par la critique isralienne et internationale pour sa bouleversante sincrit de ton et pour la force saisissante non dnue dhumour avec laquelle il dcrivait la condition marginale des Arabes de ce ct-ci de la frontire. A travers le parcours initiatique dun jeune garon issu de la minorit arabe dIsral rejet la fois par les siens et par ses pairs juifs, ce premier roman racontait la qute schizophrne didentit de toute une communaut.
Originaire lui-mme de la communaut dont il brosse le portrait dans ses romans, Sayed Kashua a grandi Tira, en Galile, un village devenu isralien en 1948 lors de la cration de lEtat dIsral. Editorialiste et critique de cinma dans un hebdomadaire de Tel Aviv, il vit aujourdhui dans le quartier palestinien de Beit Safafa, prs de Jrusalem. Kashua fait partie du courant grandissant dcrivains arabes dIsral qui ont fait le choix dcrire en hbreu et qui, ce faisant, sont en train de redfinir la littrature isralienne. Lmergence dune littrature palestinienne en hbreu nest pas sans rappeler le phnomne de la littrature post-coloniale en Asie et en Afrique o se sont imposs au cours des dernires dcennies des auteurs qui crivent dans la langue de leur colonisateur. De mme que les Koffi Kwahule, les Salman Rushdie, des Assia Djebar qui sont en train de renouveler les littratures en vieilles langues europennes (anglophonie, francophonie) en y inscrivant des voix et des expriences venues des profondeurs des anciens empires coloniaux, les crivains arabes hbreuphones ont russi imprimer dans les interstices de lidiome conqurante de leur pays le dsespoir et la marginalit de lexprience palestinienne. Cette originalit laquelle sajoute une satire mordante et sans concession explique le succs des romans de Kashua.
Tout comme Les Arabes dansent aussi, Et il y eut un matin est un roman profondment satirique. La satire vise la fois les Juifs et les Arabes et expose la cruaut sociale et lhypocrisie de part et dautre. Dune part la paranoa et le sentiment de supriorit et dautre part larriration sociale et la corruption. Au milieu des deux camps, un narrateur anonyme, journaliste dans un quotidien isralien de gauche. Lexplosion de la deuxime Intifada le prcarise un peu plus au sein dune socit isralienne o il ne sest jamais senti sur un pied dgalit avec ses collgues juifs ( ils singniaient me faire sentir ma diffrence ). Relgu au rang de pigiste occasionnel, il dcide de rentrer vivre dans son village parmi les siens. Or la vie au village se rvle tre cauchemardesque cause du conservatisme de la socit arabe dans son ensemble, cause de la servilit des adultes et de lhystrie des jeunes. La distraction favorite de ces derniers consiste circuler en voiture tombeau ouvert et musique fond. Quant aux adultes, pour se faire bien voir des Israliens, ils leur livrent leurs ouvriers palestiniens clandestins, aprs les avoir exploits sans scrupules. Le blocage de la socit est signifi par lencerclement du village par les soldats de Tsahal. Toutes les voies de communication sont coupes. Entre Israliens et Palestiniens. Mais aussi lintrieur de la socit palestinienne, menace de paralysie et de mort spirituelle.
Cest dans un style journalistique, non dnu dhumour et de cocasserie, que Sayed Kashua rend compte de la descente aux enfers de son peuple, autant victime de lhistoire que de leur propre incapacit imaginer la libert et lavenir.

Et il y eut un matin, par Sayed Kashua. Traduit de lhbreu par Sylvie Cohen et Edna Degon. Editions de lOlivier, 2006. 281 pages, 21 euros.
Les Arabes dansent aussi, par Sayed Kashua. Traduit de lhbreu par Katherine Wershowski. 10/18, Edition de poche, 251 pages, 7,8 euros

Tirthankar Chanda




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