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30/03/2007
Dans l’univers merveilleux d’Amos Tutuola

(MFI) Michèle Laforest, traductrice de Tutuola, ressuscite l’univers fantasmagorique du maître-conteur nigérian.

« Je m’appelle Akarakiri Adeboboyé, dit Nestor, dit Bobo. Je suis biographe. C’est mon métier, biographe. Mais attention, je ne suis pas un biographe ordinaire, comme il en existe tant dans les pays d’occident. Ceux-là racontent la vie des gens plus ou moins célèbres, divers et variés, généralement morts depuis longtemps. Moi, je suis un biographe un peu différent. » Ainsi commence Tutuola, mon bon maître sous la plume de Michèle Laforest, traductrice française de l’œuvre singulière du Nigérian Amos Tutuola. Récit biographique pas comme les autres, comme l’affirme le narrateur dès l’ouverture, ce livre original retrace des événements de la vie de Tutuola en les mêlant malicieusement avec des éléments de son oeuvre fantasmagorique. Cela donne un récit haut en couleurs, dont la force créatrice est à la mesure de l’imagination tutuolesque à laquelle la traductrice rend ici un hommage admiratif, comme l’atteste le titre de l’ouvrage.
Laissant libre cours à son imagination, Laforest met en scène la vie de Tutuola l’écrivain-conteur, voyageur intrépide dans le monde des fantômes et des esprits, racontée ici par le valet de chambre imaginaire du maître mais qui n’en est pas moins dévoué pour autant. Nestor, qui partage la vie de l’écrivain, s’attache à raconter le quotidien de ce dernier (« je note tout ce qui se passe (ou presque) le concernant, quasiment au jour le jour »), mais surtout ses voyages réels et imaginaires : « C’est qu’il en a fait des voyages, mon maître. Non, vous n’avez pas l’idée de tous les voyages qu’il a faits : à travers notre pays yoruba, et sa brousse... » C’est au cours de l’un de ces voyages que l’écrivain-personnage disparaît mystérieusement, enlevé par la terrible Femme Plume qui se déplace en chevauchant des autruches. Cet être maléfique que Tutuola a immortalisé dans l’un de ses nombreux contes (La Femme-Plume) est une véritable sorcière, la « Sorcière de la Jungle » qui passe son temps à métamorphoser tous ceux qui osent violer son territoire. Serviteur attachant et attaché, Nestor se lance alors à la recherche de son bon patron, se faisant aider par la sœur Mary, mère secourable qui est, elle aussi, un personnage emprunté à l’univers de Tutuola. Mais parviendront-ils à retrouver celui-ci, à l’arracher des griffes de la sorcière qui « incarne toute la méchanceté du monde » ?

Un auteur tombé par inadvertance dans une carrière littéraire singulière

Si Chinua Achebe est aujourd’hui considéré comme le père du roman nigérian, c’est Tutuola qui fut le premier à ouvrir la voie d’une littérature authentiquement africaine. Par inadvertance, pourrait-on presque dire. Obscur planton d’un ministère de Lagos, Amos Tutuola qui pendant son temps libre écrivait des histoires basées sur le folklore yoruba pour s’évader de la monotonie du quotidien, avait envoyé son premier livre de contes à l’United Society for Christian Literature qu’il croyait être une maison d’édition, mais qui n’était, en fait, qu’une société de diffusion de livres missionnaires. Le manuscrit parvient en fin de compte chez l’éditeur britannique Faber and Faber, qui le publie en décembre 1952. L’originalité de l’ouvrage dans lequel Tutuola s’était employé à transcrire le substrat mythique des Yorubas ne manqua pas à enthousiasmer ses lecteurs éclairés, notamment Raymond Queneau en France qui le traduisit en 1953 sous le titre L’Ivrogne dans la brousse. Ce roman qui raconte dans un langage pittoresque et décomplexé la descente à la Ville-des-Morts d’un buveur de vin de palme à la recherche de son « malafoutier », lança la carrière littéraire singulière de Tutuola. Il publiera ensuite plusieurs autres récits, situés comme le premier au carrefour des contes traditionnels et de la narration moderne. Ce qui frappe chez Tutuola, c’est la sincérité et la foi avec lesquelles il évoque sa Brousse et son Monde des Etres Etrangers et Terribles.
On retrouve quelque chose de cette sincérité, de cette communion intime avec le fantastique dans Tutuola, mon bon maître. Sa force, c’est de ne pas être une biographie classique, mais une tentative de restitution de l’univers détonnant d’un des maîtres de la narration africaine contemporaine. La tentative de Michèle Laforest est d’autant plus réussie que l’humour et la légèreté ne sont jamais absents de ces pages.

Tirthankar Chanda


Tutuola, mon bon maître, par Michèle Laforest. Editions Confluences, 193 pages, 15 euros.



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