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13/05/2008
Chronique Livres : Maryse Condé, entre Césaire et Lennon

Maryse Condé, entre Césaire et Lennon

(MFI) Le nouveau roman de Maryse Condé se situe à mi-chemin entre le cosmopolitisme rushdien et l’allégorique de Marie Ndiaye. Sur les pas de son héros au destin à la fois burlesque et pathétique, la romancière guadeloupéenne quitte définitivement les mangroves de la créolité pour entrer de plain-pied dans les apories de l’universel menaçant et non sans charmes.

« Pour moi, écrire au début, c’était appliquer la formule de Césaire: “ Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont pas de voix”, » aime dire Maryse Condé. Puisant son inspiration dans la démarche « césairienne », la romancière guadeloupéenne a en effet construit une œuvre singulière, bruissant de cris et de chuchotements, de victimes et de marginaux. Auteur d’une quinzaine de romans, elle nous livre avec celui qui vient de paraître un récit moderne de la mondialisation saisie sous l’angle universel du métissage culturel et de la psychose terroriste.

Correspondances à la Baudelaire

Les Belles ténébreuses s’ouvrent sur un attentat terroriste qui vient d’ensanglanter un pays anonyme du Sud, aux prises avec la dictature. On pense à l’Egypte ou à un pays d’Afrique noire. « Malgré sa saleté et son état de délabrement actuel, on devinait qu’elle avait été une proie convoitée tour à tour par diverses nations européennes. Au XVIIIe siècle, elle était tombée définitivement aux mains des Français qui en avaient fait un des fleurons de leur empire colonial. Comme une belle à l’aube de son troisième âge, elle gardait des restes séduisants. Des églises baroques, des bâtiments à balcons ajourés, des villas aux formes tarabiscotées. La végétation était surprenante. Partout des bougainvillées, des hibiscus, et une variété d’acacias aux boules aussi énormes que des soleils. »
La cible des terroristes est un complexe touristique de luxe. Parmi les suspects bouclés par la police, un jeune Lillois qui travaillait comme cuisinier dans un hôtel dévasté. Immigré de deuxième génération, l’homme a le tort d’avoir la peau basanée et de s’appeler Kassem. Cependant, malgré son nom à la sonorité musulmane, Kassem n’en est pas un. Il n’est pas non plus impliqué dans l’attentat. Né des amours d’un postier guadeloupéen et d’une Roumaine émigrée en France, il a grandi à Lille. Il a connu le racisme, le chômage et des turbulences familiales avant de partir pour l’Afrique à la recherche du travail et de la dignité. Il trouvera du travail, mais sa quête de dignité identitaire sera plus difficile à assouvir. C’est cette quête qui constitue le fil rouge des pérégrinations du jeune Kassem à travers les continents : l’Afrique, l’Europe et les Amériques. Trois continents qui partagent le récit en trois parties distinctes, intitulées « le vert », « le gris » et « le blanc » comme pour établir des correspondances à la Baudelaire entre espaces et émotions. « La Nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles;/L’homme y passe à travers des forêts de symboles/Qui l’observent avec des regards familiers... », écrivait le poète.

Un récit universel de la condition humaine

Homme ambigu, Kassem est tiraillé entre le pays des origines (les Antilles) et l’Occident (France/Roumanie) où il a grandi et dont sa mère est issue, déchiré entre l’appartenance religieuse que son nom suppose et l’hédonisme auquel il aspire, entre les femmes qu’il a connues et son mentor et amant le Dr. Ramzi, qui le fascine non seulement physiquement mais aussi par sa capacité à s’élever au-dessus des contingences du Bien et du Mal. Sorte d’anti-héros, ce Dr. Ramzi entraîne Kassem dans des expériences hors du commun, notamment dans celle de l’embaumement des cadavres dont il est un spécialiste avéré. « Il (Kassem) éprouvait un profond malaise à tripoter les parties les plus intimes. De ce jour, il détesta son travail. Il n’avait jamais envisagé que le métier d’embaumement serait aussi éprouvant. L’odeur, surtout, était épouvantable. Mélange de désinfectant, d’antiseptiques, de parfums et de chair en légère décomposition. » Pareur de morts malgré lui, l’embaumeur est le personnage emblématique de ce récit et l’embaumement la métaphore des vies dédiées à domestiquer la mort qui rôde et terrorise les peuples du Sud et désormais... aussi ceux du Nord.
Les Belles ténébreuses est un récit universel de la condition humaine. On est loin des thèmes des origines et de la célébration de la négritude qui ont fait la force de la fiction « condéenne. » Forte de ses expériences multicontinentales, l’auteur de Ségou nous invite ici à la suivre dans sa quête en avant, libérée désormais de ses poids d’allégeance raciale, voire même nationale. Baroque et haletant, ce nouvel opus est une belle illustration de cette énième étape de la vie littéraire de Maryse Condé. Une vie qu’elle a elle-même qualifiée, citant Lennon, de « Imagine there is no country ».


Les Belles ténébreuses, par Maryse Condé. Mercure de France, 293 pages, 18 euros.


Tirthankar Chanda

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