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08/07/2008
Breyten Breytenbach : peurs et espoirs d’un poète venu du « feu froid »

(MFI) Au croisement de la poésie et de la prose, de la sociologie du réel et de l’imaginaire, L’Empreinte des pas sur la terre est le treizième livre du Sud-Africain Breyten Breytenbach traduit en français. Il raconte la traversée des mondes, le retour impossible au pays natal et « l’Afrique qui désespère de survivre ».

A la fois mémoires, récit de voyages, recueil de réflexions politiques et philosophiques, volume de théorie métacritique, le nouvel opus du Sud-Africain Breyten Breytenbach est à l’image de son auteur qui mène plusieurs vies à la fois. Breytenbach n’est pas un écrivain comme les autres. Peintre, poète, professeur de littérature à New York, mais aussi activiste politique, directeur-fondateur d’une ONG respectée et écoutée (le Gorée Institute, basé au Sénégal), il milite, manifeste, interpelle les puissants (de Bush à Mbeki en passant par l’épouse d’Abdoulaye Wade), partageant sa vie entre trois continents : Afrique, Europe et Amérique.
Tous ces divers mondes habitent ses œuvres, composées de plusieurs recueils de poésie et de textes de prose plus expérimentaux que narratifs. L’Empreinte des pas sur la terre qui vient de paraître en traduction française ne déroge pas à la règle. Les heurs et malheurs du monde sont son point de départ, le matériau qui le constitue en œuvre, mais aussi le canevas sur lequel, en peintre surréaliste, amoureux du « feu froid » et de « soleils cou coupés », Breytenbach dessine ses peurs, ses inquiétudes et son désespoir. « Il est vrai, écrit-il, qu’Urd commencera bientôt, ce n’est peut-être qu’une question d’heures, à donner de la bande comme un vaisseau spatial détaché de son orbite avant de secouer les humains. Déjà des immeubles se fissurent comme des papillons qui recherchent à tout prix la lumière. Nous sommes sur le point d’être avalés par le vide. »

Un poète-militant à l’imagination féconde

Chez ce poète-militant à l’imagination féconde, la peur d’être avalé par le vide ne date pas d’aujourd’hui. Les premières manifestations en remontent aux années de bagnard en Afrique du Sud où l’écrivain s’était rendu en 1975 sous une fausse identité dans le but d’établir des liens avec les résistances anti-apartheid. Condamné à neuf ans de détention, détenu dans le couloir des condamnés à mort de la prison Maximum Security à Pretoria, il avait lutté alors contre le vide et la solitude en dialoguant avec des compagnons de cellule imaginaires dont un certain Dostoïevski. Les deux écrivains avaient fini par devenir des amis intimes et s’appelaient par leurs prénoms. « En fait, je dois toujours un poème à Féodor, se souvient Breytenbach. Dans les Frères Karamazov, l’un des frères raconte qu’il voudrait consacrer un poème à la rencontre de Jésus avec le Grand Inquisiteur. J’ai proposé à Féodor d’écrire ce poème que son personnage n’a jamais écrit. »
Breytenbach est sorti de prison en 1982, pour se rendre compte rapidement que le vide menace aujourd’hui le monde entier. Les peurs de l’écrivain sont suscitées par « les horreurs qui ont lieu dans le monde où nous vivons, et par la façon dont la tyrannie, la guerre et les jeux cyniques de la « fin du monde » de barbus fanatiques et d’une administration de cow-boys affectent la vie et la liberté du monde ». Mais les pages les plus émouvantes de ce livre sont consacrées à l’Afrique que Breytenbach connaît bien, qu’il parcourt de long en large depuis si longtemps, incriminant les tyrans et cette bourgeoisie d’argent qui se déguise d’une modernité d’emprunt, fermant les yeux à la violence et la misère grandissantes autour des abris obscènes de luxe et de volupté qu’elle s’est construite. « Il n’y a plus grand-chose d’intéressant en Afrique désormais. Tout est fini. Mais il y a des gens qui y vivent. Non, vous vous trompez. Les gens y meurent. Et tout le reste est mort aussi. L’économie, l’Etat-nation, les universités, la moralité et le débat. Même les rêves. Seuls les cauchemars survivent et prospèrent. Bientôt, tout le monde en Afrique sera Nigérian, intrépide, audacieux et criminel.»
L’Empreinte se clôt, comme elle avait commencé, sur l’idée de la mort, incarnée par la séparation de l’auteur avec son double « Breyten fou-de-mots ». A 69 ans, au crépuscule d’une vie emplie d’audaces et de turbulences, le temps est peut-être venu de prendre congé d’un monde qui a tant déçu. Mais l’œuvre n’est pas encore terminée et le « Monde du Milieu » auquel est dédié ce nouveau livre reste encore à bâtir, à conceptualiser. « Le pays est plat et les étoiles frémissent (encore). »

L’Empreinte des pas sur la terre. Mémoires nomades d’un personnage de fictions, par Breyten Breytenbach ; traduit de l’anglais par Jean Guiloineau. Collection « Afriques », Actes Sud, 432 pages, 25 euros.

Tirthankar Chanda

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