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03/03/2009
CorsiKa, par Nicolas Michel
Meurtres en série en Françafrique


(MFI) Le deuxième polar de Nicolas Michel brosse les contours du nouveau colonialisme français. Sur fond d’une Françafrique délétère, ce livre raconte la corruption, les trafics en tous genres et les profits exorbitants réalisés par les mercenaires du capitalisme sauvage sur le dos des Africains les plus vulnérables. C’est un roman réquisitoire sur les liaisons dangereuses entre la France et le continent noir.

Il y a quelque chose du Suédois Henning Mankell dans les polars qu’écrit Nicolas Michel. Le même engagement social. Un soupçon du célèbre inspecteur Wallander dans le personnage du commissaire marseillais Etienne Gouirand qui mène l’enquête avec un flegme et sens éthique très nordiques dans Noevi, le premier polar sous la plume du jeune journaliste français. Nicolas Michel a ressuscité son héros pour les besoins de son nouveau roman CorsiKa dont l’action se situe entre l’Europe et l’Afrique, un peu comme dans les romans de Mankell. In fine, les deux romanciers ont en commun leur amour de la terre rouge africaine et surtout leur connaissance intime du continent noir où ils ont vécu tous les deux.
Journaliste à Jeune Afrique, spécialisé dans les sujets culture mais aussi dans la vie politique de l’Afrique orientale, Michel est un jeune romancier talentueux, à la verve poétique et maîtrisée. Il a plusieurs romans à son actif, publiés dans la prestigieuse collection « Blanche » des éditions Gallimard. Mais comme il aime varier les plaisirs, le jeune homme a entrepris parallèlement de raconter la cruauté du monde et ses problèmes sociaux à travers le genre du roman policier. Il publie en 2005 Noevi qui serait, aux dires mêmes de l’auteur, un pastiche du polar. Avec CorsiKa, il livre un roman policier plus achevé. Les cinquante premières pages de ce nouvel opus sont un modèle du genre. Le suspense y atteint son paroxysme et l’écriture âpre, alternant le passé et le présent, réussit à tenir le lecteur en haleine.

Une scène haletante de chasse à l’homme

CorsiKa s’ouvre sur une scène haletante de chasse à l’homme à travers la frontière ougando-kényane. Un jeune Africain roule sur une autoroute déserte, poursuivi par une autre voiture. Tout en regardant régulièrement dans son rétroviseur pour s’assurer qu’il a bien réussi à semer ses poursuivants, Enock Kimbowa se souvient des circonstances dramatiques dans lesquelles il a dû quitter sa maison, sa famille, son passé. Ingénieur-chimiste de métier, celui-ci s’enfuit vers le Kenya, sans qu’on sache encore exactement les raisons de la menace qui pèse sur sa vie et sur celle des siens. La course poursuite va se terminer tragiquement pour le jeune Enock, rattrapé par les tueurs et abattu d’une balle au cœur, avant d’être jeté dans le Nil infesté de requins...

Un journaliste assassiné en Corse

Deuxième acte. Changement de décor. On quitte l’Afrique pour la Corse où se trouve peut-être la clef de l’énigme. Dans la ville portuaire de Propriano, un journaliste a été tué. Les soupçons portent d’abord sur le milieu nationaliste sur lequel travaillait le défunt journaliste Sergio Morrachini. Dépêché de Marseille pour mener l’enquête, le commissaire Gouirand est lui-même la cible d’un tueur qui le rate de peu. L’attentat contre sa personne n’empêchera pas le policier de poursuivre ses investigations, mais il est loin d’imaginer que son enquête va le conduire en Afrique sur les pas d’un voyou d’origine corse installé à Kampala et qui est le véritable commanditaire des deux meurtres. On ne révèlera ici ni les motifs de ces meurtres ni si le héros commissaire finit par mettre la main sur son suspect. Sachez seulement que l’intrigue entraîne le lecteur au cœur des ténèbres qui n’est pas l’Afrique, mais la Françafrique, lieu de toutes les corruptions, de crimes abominables et de déchéances morales.
Habilement construit, alternant les points de vue (l’auteur donne la parole également au meurtrier), CorsiKa se lit aussi comme une fable des liaisons dangereuses que la France entretient encore aujourd’hui avec ses anciennes colonies d’Afrique. On regrettera seulement que la narration s’attarde trop longuement sur les affaires de cœur du commissaire et de son épouse ou sur les subtilités de la vie politique corse. En conséquence de quoi, l’auteur est obligé de boucler en quelques pages toute « la tectonique du crime » qui aurait dû constituer le cœur même du récit. Cela déséquilibre un peu ce roman qui est par ailleurs d’une lecture aussi captivante qu’édifiante. D’autant que l’auteur a puisé largement son inspiration dans la réalité des scandales qui ont éclaté au cours des dernières années, éclairant d’une lumière cruelle l’univers sordide de la Françafrique.
CorsiKa est un roman qu’on lit d’une seule traite. L’Afrique est son véritable protagoniste. « C’était très important pour moi, a déclaré Michel, de rendre hommage à l’Ouganda et aux Ougandais, à l’inventivité, la culture, la richesse de ces femmes et de ces hommes qui m’ont beaucoup appris. Quand un président ose dire que “ l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ”, (...) et quand dans leur ensemble les médias ne veulent voir de l’Afrique que des “ tribus aux rites ancestraux ” ou des massacres inter ethniques, ça donne envie de montrer autre chose. L’énergie vitale, la beauté... Sans bien sûr occulter une réalité parfois sordide. »

CorsiKa, par Nicolas Michel. Editions Buchet Chastel, 281 pages, 18 euros.


Tirthankar Chanda

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