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23/06/2009
« Esclaves » de Kangni Alem : un roman historique et postmoderne

(MFI) Tout comme Mabanckou, Waberi ou Raharimanana, Kangni Alem est l’une des figures incontournables de la nouvelle génération d’écrivains africains francophones. Il est l’auteur de plusieurs pièces de théâtre, de récits narratifs mettant en scène l’exil, la nostalgie et la quête identitaire. Son nouveau roman, produit de sept ans de recherches sur la traite négrière, vient rappeler la puissance imaginative et l’intelligence narrative de ce conteur hors pair.

Dans son nouveau roman, Esclaves, le romancier togolais Kangni Alem nous propose une magistrale fresque historique sur la traite négrière entre le royaume du Dahomey (l’actuel Bénin) et le Brésil au cours de la première partie du 19è siècle. Un commerce devenu illégal depuis le Congrès de Vienne (1815), mais que les latifundistes de Recife et de Bahia, ont poursuivi sous la barbe des marines française et anglaise jusqu’à l’abolition de l’esclavage par le Brésil en 1887.
Au cœur de ce récit de passions (trop !) humaines, raconté avec érudition et une impressionnante économie de moyens, deux hommes : Adandozan, le roi du Dahomey, destitué pour s’être élevé contre ce commerce de la honte et son jeune maître des rituels qui participe à son corps défendant à la chute de son roi et qui sera lui-même vendu et déporté jusqu’à Recife où il connaîtra vingt-quatre années d’esclavage.


Un tournant dans la carrière de l’auteur

Ce roman, qui a nécessité sept longues années de recherches à Kangni Alem, marque un tournant dans la carrière de l’auteur. Venu à la littérature par le théâtre, il s’était fait connaître dans les années 90 par ses textes pour la scène, qui mêlent « tradition et modernisme, songes et réalités, chants, danses et musiques, tirades enflammées et stichomythies », comme l’écrivait Jean-Jacques S. Dabla dans un numéro collector (n° 146, octobre-décembre 2001) de la revue africaniste Notre Librairie (aujourd’hui hélas définitivement disparue), consacré à la nouvelle génération d’écrivains de l’Afrique francophone.
A la fois auteur, comédien et metteur en scène, Kangni Alem s’est signalé à l’attention par ses mises en scène résolument modernistes de Brecht, Soyinka ou Kossi Efoui, dans le cadre de l’Atelier-Théâtre de Lomé qu’il a fondé. C’est pendant son exil en France, plus particulièrement à Bordeaux, pour des raisons politiques, qu’il se met à la fiction, commençant par des nouvelles (La Gazelle s’agenouille pour pleurer, éd. Acoria, 2000) avant de se lancer dans l’aventure du roman. Il est auteur de deux romans : Cola-Cola jazz (Dapper, 2002) et Canailles et charlatans (Dapper, 2005). Ce sont des romans-fables, initiatiques et allégoriques, qui racontent la quête des origines, à travers une narration ludique et savamment déconstruite. Ses thèmes de prédilection : dictature, quête identitaire, métissage.
Dans Esclaves, il nous entraîne au cœur de l’histoire africaine. La traite négrière est une thématique rarement abordée dans la littérature africaine. Sans doute parce que le traumatisme civilisationnel créé par ce phénomène reste encore vivace dans l’inconscient collectif, mais aussi parce qu’une exploration honnête de cette page sombre de l’histoire ne peut se faire sans montrer du doigt la responsabilité de l’élite africaine de l’époque dans ce terrible commerce.
Alem n’hésite pas à dénoncer la complicité des « rois nègres », ni à attirer l’attention sur le courage et la détermination des abolitionnistes blancs. Il n’amoindrit pas pour autant la force de résistance des esclaves qui, s’ils ne réussissent pas à renverser leurs maîtres blancs pendant les révoltes de Bahia contre l’esclavage – moments clefs de ce roman –, ils préparent le terrain pour les grandes luttes du siècle suivant.
La principale réussite de Kangni Alem dans ce récit d’une belle intelligence narrative est d’avoir su donner à entrevoir la vérité humaine de l’esclavage. A travers un roman qui n’oublie jamais son parti-pris fictionnel (« Je suis avant tout un raconteur d’histoires », aime dire Alem), l’auteur tente de combler les silences et les bégaiements de l’Histoire : en faisant revenir les esclaves en Afrique, en imaginant la tragédie de leurs seconds déchirements, ou en mettant en scène des personnages fictionnels telle l’amante blanche du roi du Dahomey qui humanise et complexifie ce dernier trop souvent réduit à sa légende de « roi sanguinaire ».


Et un hommage aux grands aînés des lettres africaines

Enfin, on lira ce roman comme un hommage aux grands aînés des lettres africaines. Au Togolais d’adoption Félix Couchoro dont L’Esclave, paru en 1929, fut une toute première tentative d’exploration fictionnelle de la thématique de l’esclavage interafricain. Hommage aussi aux Soleils des indépendances d’Ahmadou Kourouma, dont l’intrigue est incorporée ici à la faveur d’une digression dans le passé de l’un des protagonistes. « Miguel n’avait pu oublier cette révélation de Sule. Tout maître de Koran qu’il était à Sokoto, il ne pouvait se contenir à la vue des belles femmes, surtout celles qui avaient la poitrine et le fessier généreux. Ainsi tomba-t-il dans le piège d’une délurée, Salimata, jeune épouse du seigneur Kourou’Ma, un riche et puissant commerçant de noix de cola de Sokoto... ». Parfait exemple de l’intertextualité postmoderniste qui rappelle, s’il en était besoin, que pour « historique » qu’elle soit, la fiction historique n’en reste pas moins fiction et artifice !
MFI


Esclaves, par Kangni Alem. Ed. Lattès, 260 pages, 18 euros.



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