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Rassoul Labuchin (à g.) et Ipharès Blain
© Marion Urban

Haïti :
Mariaj Lenglesou, le premier opéra créole au monde

L’histoire est inspirée des Noces de sang de Federico Garcia Lorca mais sa traduction dans l’imaginaire haïtien par Rassoul Labuchin en a fait une fresque où les morts sont plus vivants que les vivants. Ipharès Blain l’a suivi, en musique. De leur collaboration est né Mariaj Lenglensou, le premier opéra en langue créole.

 

Ipharès Blain, un compositeur hors du temps

Ipharès Blain vit dans une zone sensible, dans un quartier de Port-au-Prince où les résidents ont appris à vivre avec circonspection. La sécurité y reste relative car des bandits armés y viennent faire le coup de feu. La rue est une succession de modestes villas encloses, dotées de courettes.

Après la véranda grillagée de haut en bas, dans l’entrée, au pied de l’escalier, il y a un piano droit, poussiéreux, sur lequel sont éparpillées des méthodes et des partitions qui n’ont pas été consultées depuis longtemps.

Ipharès fait partie de cette catégorie d’Haïtiens-martiens, qui voyagent hors du temps, hors de son emprise. La tête haute, le menton volontaire. Une allure de sage. Le regard toutefois traversé par une ombre de nostalgie quand il caresse un calendrier passé ou à venir. Il a 80 ans. Le piano est délaissé car il n’utilise plus que les logiciels de son ordinateur portable pour composer et jouer.

Compositeur, chef d’orchestre, professeur d’harmonie et arrangeur, Ipharès Blain est le compère de Rassoul Labuchin – écrivain, poète, comédien et ex-maire de Port-au-Prince – dans la création du premier opéra en langue créole, Mariaj Lenglensou, présenté pour la première fois au public haïtien en 2006.

« C’était plutôt un récital » précise Ipharès « car nous n’avons pas eu la chance d’avoir une mise en scène ». Faute de salles, toutes les représentations ont eu lieu en plein air. « Nous avons utilisé la surface d’un container pour faire la scène. Elle était trop étroite pour permettre les déplacements des chanteurs et des chanteuses ». Le spectacle a tourné dans 23 villes. Une vraie performance compte tenu des conditions et des infrastructures du pays.

Les œuvres de longue haleine, Ipharès connaît. Aux côtés des méringues, des gavottes, des suites pour orchestre haïtien, des valses et des marches militaires et processionnelles, il s’est attaqué aux symphonies et aux messes en latin, français et créole.

Ses premiers émois musicaux sont résolument classiques quand petit garçon, la main dans celle de sa maman, il allait écouter les orchestres qui se produisaient le dimanche sur la place du Champs-de-Mars, la grande place de la capitale. « En ville, à l’époque, quatre maisons sur cinq possédaient un piano » se souvient-il « et moi, je voulais devenir Franz Schubert ».

Il compose ses premiers morceaux à 12 ans et suit les cours du Conservatoire national de musique et d’art dramatique (disparu sous François Duvalier). Il intègre l’orchestre des Casernes Dessalines et s’envole en 1956 pour une bourse à la Schola Cantorum de Paris où il étudie l’harmonie, le contrepoint si utiles pour les thèmes des personnages de Mariaj Lenglensou.

Rassoul Labuchin, écrivain passionné et maire éphémère

« Avec sa musique, Ipharès m’a fait redécouvrir mes protagonistes ». Rassoul Labuchin, de son vrai nom Yves Médard, est un indomptable fils de Rabelais. Un bohème, un artiste, un militant syndicaliste au passé tumultueux et généreux. Essayez de contenir un torrent et vous aurez une idée de ce qu’est une conversation avec l’auteur du livret du premier opéra créole.

Professeur de français, certes, mais aussi comédien, auteur de pièces de théâtre, metteur en scène, adepte du théâtre populaire, réalisateur d’un film, Anita, sur les restavec (les enfants domestiques), compagnon de lutte du romancier Jacques Stephen Alexis (assassiné par les tontons macoutes en 1961), emprisonné et torturé sous François Duvalier mais aussi après la prise de pouvoir du général Prosper Avril (1988).

A l’époque, la jeune actrice Sophie Marceau auprès de qui il venait de jouer dans Descente aux enfers, signe une pétition pour réclamer sa libération. Un souvenir qui attendrit Rassoul.

Désigné maire de Port-au-Prince par le président Jean-Bertrand Aristide, il se demande encore comment ce diable d’homme a réussi à le convaincre, à « l’obliger » d’une telle fonction (l’expérience se terminera dans le chaos qui précéda l’exil du président).

Toutefois, c’est à cette occasion qu’un de ses anciens complices de Anita, Hans Fels, d’origine néerlandaise, réalise son documentaire Mon Ami le Maire.

Il reviendra quelques temps plus tard lui demander s’il n’a pas quelques projets sous le coude pour lesquels il pourrait lui trouver des financements.

Un texte tout naturellement en créole

L’opéra Mariaj Lenglensou est l’un de ceux-là. Un texte en créole où les morts sont plus vivants que les vivants : nous sommes en pays vaudou.

A la campagne, deux amis, Badjo, le sacristain, et Léon, le chef de police dont le père a usurpé la terre de la famille et a tué le père de Badjo – mais il ne le sait pas encore – aiment Rose, une indécise, qui ne se décidera qu’après la mort de ses deux amoureux rivaux, en demandant à Baron Samedi, le maître du cimetière, de lui ouvrir ses portes. Un tribunal d’outre-tombe statuera sur leurs vies.

Pour Rassoul, le choix de la langue créole était tout naturel. « J’ai testé mes premiers poèmes en créole dans les mornes quand je me cachais des tontons-macoutes. Lorsque je jouais au théâtre, dans le milieu syndical, c’était en créole. Si nous voulions montrer ce qu’est un opéra haïtien aux Haïtiens, celui-ci ne pouvait être qu’en créole ».

Il n’y a pas d’atermoiement pour ce passionné de la langue française, qui a bu « à la source de la poésie, et des classiques grecs ». Si à peine 10% de ses compatriotes s’expriment en français, « c’est la faute aux méthodes d’enseignement » qu’il juge trop passives.

D’un geste, il désigne sa bibliothèque qu’il a reconstituée dans sa chambre d’hôtel, « je commencerai par obliger les jeunes Haïtiens à lire tout ça et je leur demanderai de résumer leurs lectures. Il faut qu’ils s’approprient cette langue, sans complexe, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui ».

Sur sa table, une chronique en devenir pour le journal Le Matin à propos d’écrivains haïtiens et de haïkus. « Il y a des similitudes entre les poésies japonaises et la nôtre » s’élance Rassoul…

A propos, comment résume-t-on « Rassoul Labuchin » ?

Marion  Urban

Article publié le 11/12/2006