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Birmanie

Les généraux étouffent la grogne sociale

par Monique Mas

Article publié le 22/08/2007 Dernière mise à jour le 22/08/2007 à 18:00 TU

Le 15 août dernier, la junte militaire a augmenté de 66% le prix de l’essence qui avait déjà grimpé de 500% en octobre 2005. En même temps, le diesel a renchéri de 100% et le gaz naturel comprimé de 535%. Ces hausses vertigineuses mises en œuvre sans le moindre avertissement avaient paralysé les usagers surpris par le doublement des tarifs des transports publics et du carburant. Assis sur des gisements de gaz, de pétrole, de jade et de pierres précieuses, les généraux de l’Union du Myanmar (la Birmanie depuis 1989) ont visiblement du mal à boucler leurs fins de mois. En économie comme en politique, ils prennent des décisions autoritaires et sans appel. Pour autant, après quelques poignées de manifestants dans les rues de Rangoun en février dernier, ils étaient plusieurs centaines le 19 août, et quelque 150 personnes à nouveau ce mercredi à vouloir exprimer leur mécontentement avant d’être rapidement dispersées ou arrêtées. Ce jeudi une quarantaine de manifestants ont à nouveau bravé les forces de l'ordre.

Dans la presse d'Etat birmane, les personnes arrêtées sont qualifiées « d'obstacle à la stabilité et à la sécurité du pays ».(Photo : AFP)
Dans la presse d'Etat birmane, les personnes arrêtées sont qualifiées « d'obstacle à la stabilité et à la sécurité du pays ».
(Photo : AFP)

Ce sont surtout des femmes qui ont osé braver le régime des généraux mercredi en défilant au nord de Rangoun, sous les applaudissements des passants, rapportent des témoins cités par les agences de presse internationales. Mais la manifestation contre la vie chère n’aura pas duré plus de deux heures avant d’être brisée. Une dizaine de personnes auraient été interpellées. Dimanche déjà, treize manifestants avaient été jetés en prison après un rassemblement dont l’ampleur a surpris les observateurs. Selon la presse officielle, les meneurs placés sous les verrous appartiendraient à Génération étudiants 88, un mouvement d’opposition qui s’inspire des aspirations démocratiques du soulèvement d'août 1988 noyé dans le sang par la junte militaire.

Arnaud Dubus

Correspondant RFI à Bangkok

«L'augmentation du prix des carburants a immédiatement entrainé celle des denrées essentielles affectant cruellement les habitants des provinces. 90% de la population vit avec moins d'un euro par jour.»

Depuis que la cofondatrice, en 1988, de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) et prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, a vu en mai dernier prorogée d’un an son assignation à résidence après plus d’une décennie de prison, les anciens étudiants de Génération 88, souvent eux-mêmes fraîchement sortis de prison, s’efforcent de prendre le relais. Ils sont aussi, bien évidemment, les premiers visés par la junte au pouvoir qui a procédé dans la nuit de mardi à mercredi à l’arrestation de treize militants des droits de l’homme pour donner un coup d’arrêt à la grogne populaire qui monte de jour en jour. La police quadrille les quartiers sensibles où les habitants s’émeuvent de croiser les partisans de la junte organisés dans une Association de l’union pour le développement et la solidarité (USDA) en forme de milice.

Cette agitation, inhabituelle depuis que les généraux ont confisqué les résultats de la LND aux législatives de 1990, s’accompagne d’une publicité inédite faite dans la presse concernant les arrestations d’opposants et autres «fauteurs de troubles» accusés de «nuire à la stabilité et à la sécurité de la nation», voire de tentative de coup d’Etat. Les noms des vétérans de Génération 88 à nouveau recherchés par la police circulent, l’un d’entre eux expliquant à l’agence de presse britannique Reuters que «les services de renseignement militaires et gouvernementaux ont perquisitionné leurs domiciles et saisi documents et téléphones mobiles».

Les généraux n’ont pas l’habitude de céder

(Carte : RFI)
(Carte : RFI)

Les juntes militaires qui se sont succédé en Birmanie depuis 1962 n’ont jamais cédé d’un pouce face aux revendications sociales. Après une «révolution de garnison» qui a vu un précédent triumvirat se réduire à un tête-à-tête entre galonnés, des tiraillements se sont également faits jour ces dernières années entre partenaires au pouvoir quant à la meilleure manière de répondre aux critiques internationales et surtout de parer aux sanctions économiques. Mais vis-à-vis de leurs administrés comme de l’extérieur, les douze généraux du Conseil pour la paix et le développement de l’Etat (SPDC) présidé par le général Than Shwe, ne cherchent pas vraiment à donner le change. Tout au plus tentent-ils de laisser croire, comme ils l’avaient promis en février 2005 après un avertissement onusien, qu’ils ont relancé le 18 juillet dernier une concertation préparatoire à une nouvelle Constitution. Et peu leur importe visiblement que leur Convention nationale soit boycottée par l'opposition.

Travailleurs forcés, minorités opprimées, opposants torturés, corruption transfrontalière, les généraux ont entrepris de grands travaux fin 2005 pour se garantir une nouvelle capitale-bunker baptisée Naypyidaw, à quelque 400 kilomètres au nord de Rangoun. Leurs partenaires de l'Association des nations d'Asie du Sud-Est, l’Asean (Birmanie, Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Vietnam) ferment les yeux, par intérêt ou par impuissance, tandis qu’en dépit de l’embargo qui frappe la Birmanie, la Chine leur fournit le beurre et les canons sous forme de prêts avantageux et de ventes d’armes en tous genres. Selon Amnesty International, l’Inde fournit même à Rangoon des hélicoptères de technologie européenne.

Un Myanmar appauvri et fermé

Jadis exportatrice de riz, la Birmanie devenue Myanmar nourrit très mal sa population et vend aujourd’hui surtout du bois de teck et garde le silence sur le reste. Mieux vaut chercher ailleurs pour en savoir plus, par exemple par la compagnie française Total pour avoir quelque information sur le gisement de gaz de Yadana où elle opère aux côtés de la Chevron américaine, de la Petroleum Authority of Thaïland Exploration and Production et de la MOGE birmane. «Avec 150 milliards de m3 de réserves estimées et une durée de vie de 30 ans, ce gisement est assez important. Pour donner un ordre de grandeur, sa production qui a atteint 18, 5 millions de m3/jour en 2005, permet de fournir une puissance électrique de 2 500 mégawatts. Le gaz est transporté par un gazoduc depuis le champ en mer jusqu'à la frontière avec la Thaïlande qui consomme 90% du gaz produit pour alimenter des centrales électriques dans la région de Bangkok», expliquait le service de relations publiques de Total fin 2005.

Interpellée par des plaignants birmans qui l’accusaient de «séquestration arbitraire» dans des camps de travail forcé, la compagnie française avait dégagé sa responsabilité, indiquant que «protéger les villageois et empêcher tout recours au travail forcé, qui reste encore aujourd'hui un réel problème au Myanmar, a été une préoccupation constante de Total depuis que le Groupe est présent dans la région où passe le gazoduc, soit le début de 1995». A Singapour où s’achève un sommet de l’Asean, la junte de Rangoon n’a même pas consenti à faire meilleure figure internationale en relâchant au moins la prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi. A défaut du moindre signe d’ouverture, les généraux birmans menacent au contraire de saisir l’occasion de la contestation sociale pour resserrer un peu plus leur étau.