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Migrations

New York, nouvelle capitale africaine

New York attire de plus en plus de ressortissants d'Afrique francophone. Le rêve américain et la difficulté d'obtenir un visa pour l'Europe gonflent les rangs de ceux qui veulent s'installer au pied de la statue de la Liberté.
L'attaque à main armée d'un chauffeur de taxi guinéen dans le Bronx, le 3 mars dernier, a de nouveau projeté la communauté africaine francophone à la une des journaux de New York. Il y a deux ans déjà, dans le même quartier, le 4 février 1999, un autre Guinéen, Amadou Diallo, avait été, par erreur, criblé de balles par quatre policiers trop nerveux.

Les Africains francophones sont entre 80 000 et 100 000 à New York. Cette communauté, qui a doublé ces dix dernières années, compte maintenant dans le paysage social de la ville, et pas seulement dans les faits divers. Plusieurs quartiers ont positivement changé de physionomie grâce à elle et le business va bon train entre les Etats-Unis et l'Afrique de l'Ouest. Les Africains du nouveau monde rapportent des devises: en 1998, 15 millions de dollars ont été transférés par Western Union entre New York et le Sénégal et la Côte d'Ivoire.

Les premiers immigrants d'Afrique francophone, essentiellement des Sénégalais, des Ivoiriens et des Camerounais, sont arrivés au tout début des années 1980. Puis, entre les années 89-96, Maliens, Guinéens, Nigériens, Congolais, Rwandais, ont commencé d'affluer. Trois principales raisons à cette émigration récente vers le nouveau monde: l'ouverture plus large des frontières, grâce à l'Immigration Act de 1990 qui a doublé le nombre de visas de travail ; les guerres dans l'Afrique Centrale et des Grands Lacs, qui poussent les gens à fuir; et, motif majoritairement invoqué par la communauté, la fermeture des frontières européennes, françaises en particulier.

«A Paris, c'est difficile pour les papiers»

Mouhamadou, Ivoirien d'une trentaine d'années qui vit à New York depuis 1993, résume bien le sentiment général: «Paris, c'est difficile pour les papiers, la police te harcèle, te contrôle tout le temps parce que tu es nègre. Et il y a les charters! Ici, il y a plus de liberté, d'opportunité. Quant à revenir en Afrique, non, il n'y a pas de liberté là-bas». Laurent, qui travaille avec lui dans une société d'export, n'est pas allé en Europe. Mais la réputation de l'ancien colonisateur n'est pas bonne: «En France, je ne suis pas sûr de trouver du travail, même avec des diplômes. Ici, si tu montres que tu es capable, l'employeur te donne ta chance».

Démarrer à New-York n'est pourtant pas si facile. La plupart des immigrés arrivent avec un simple visa de touriste valable trois mois qui, en principe, ne les autorise pas à travailler. Beaucoup commencent par des emplois précaires, notamment la «table», la vente de tissus ou de bibelots sur une table dans la rue. La police les contrôle régulièrement mais ne les expulse pas. S'ils paient l'amende et font les démarches administratives nécessaires, et surtout s'ils payent leurs impôts, ils peuvent continuer de commercer jusqu'à leur régularisation. Contre les coups du sort, pas encore de tontines comme au pays, mais des associations communautaires comme les musulmans mourides, le African Services Comitte ou Pular Speaking, les aident à sortir du maquis administratifàet des problèmes créés par la barrière linguistique. Le français est leur langue véhiculaire, ce qui n'est pas un avantage par rapport aux Africains anglophones.

Souvent, après trois-quatre années difficiles, les vendeurs de rue, les taxis, les baby-sitters, les anciens étudiants ou professeurs, lancent leur propre business. Ils ouvrent des commerces dans des coins où plus personne ne voulait investir et redonnent vie à des portions moribondes d'Harlem ou de Brooklyn. A Harlem, la 116e rue, entre Lenox et la 8e avenue, en est un bon exemple. Restaurants, tailleurs, centres téléphoniques, magasins de tissus, mosquée et marché se succèdent, c'est presque «Africa town». Premiers arrivés, les Sénégalais et les Ivoiriens y sont majoritaires. Les Peuls ont plutôt investi Brooklyn, le long de Fulton Street, entre les rues Bedford et Franklin. Le Bronx attire les derniers arrivés: les loyers y sont relativement moins élevés qu'ailleurs, contrepartie de l'insécuritéà

C'est au c£ur de Manhattan, sur Broadway, entre la 29e et la 30e rue, que se fait l'essentiel des affaires entre Africains, Américains, Coréens et Indiens. Les ressortissants d'Afrique de l'Ouest s'y sont fait une belle place, avec leur propre système bancaire et de transfert, leurs sociétés d'import-export, leurs agences de voyages. Les objets d'art africains font fureur aux Etats-Unis et des grossistes se sont installés plus loin, dans des entrepôts sur la 27e rue, entre la 11e et la 12e avenue.

Mamadou Samossa, qui distribue des disques à Broadway, regrette que la communauté n'aie pas le temps d'écouter de la musique. L'ambiance est au travail, à la survie. Il n'y a pas encore, comme en région parisienne, de petits concerts ou de fêtes autres que religieuses. Pour garder le contact avec le pays, les Africains de New York se branchent le dimanche soir sur 1347 AM, une radio locale qui diffuse des programmes en français et dans les différents dialectes. L'hiver ici n'a pas la chaleur de la palabre au village, mais avec eux, New York se rêve un peu plus africaine.

µNew-York ! Je dis New-York, laisse affluer le sang noir dans ton sang
Qu'il dérouille tes articulations d'acier, comme une huile de vie
Qu'il donne à tes ponts la courbe des croupes et la souplesse des lianes. [à]'


(Léopold Sédar Senghor, extrait d'A New York, Ethiopiques, 1956)



par Jean-François  DANIS

Article publié le 16/04/2001