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Sommet France-Afrique 2003

Le discours de La Baule (1990)

La Baule, le 20 juin 1990

ALLOCUTION PRONONCEE PAR M. FRANCOIS MITTERRAND
PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
A L'OCCASION DE LA SEANCE SOLENNELLE D'OUVERTURE
DE LA 16ème CONFERENCE DES CHEFS D'ETAT DE FRANCE ET D'AFRIQUE

Majesté, Laissez-moi vous remercier pour la présidence que vous avez exercée depuis la Conférence de Casablanca. Je salue ceux qui nous rejoignent dans notre Conférence pour la première fois. Je ne ferai pas de distinction. Mais je noterai cependant la présence de la Namibie, ce qui marque bien qu'il y a aussi des évolutions heureuses : l'accession à l'indépendance est l'une des formes essentielles de la liberté et la Namibie en est le meilleur symbole.

Depuis la conférence de Casablanca, beaucoup de choses se sont passées.
Vous avez parlé, Majesté, des maux dont souffre l'Afrique. Chacun le sait, ils sont nombreux. Cela repose sur des réalités difficiles et parfois angoissantes. La crise est d'abord économique. Elle s'aggrave sans cesse. Vous savez que la production par tête diminue chaque année, que la part de l'Afrique dans la concurrence mondiale recule, que les investissements se font plus rares, qu'ici ou là la famine resurgit, que la dette s'alourdit. Bref, on est installé cruellement dans le cycle infernal "dette-sous développement", tandis que la population cront. Comment voulez-vous que les systèmes scolaires et sociaux puissent résister à la poussée de la démographie dans de telles circonstances ?

Vous avez eu raison de le dire tout à l'heure, se tourner vers l'Afrique et porter accusation révèle une grande injustice de ceux qui, avec complaisance, parfois même avec satisfaction, dénoncent les moeurs, les traditions, le système politique, la manière de vivre de l'Afrique. Si j'ai moi-même des observations critiques à faire, comme je le ferai à l'égard de mon pays, je refuse de m'engager dans ce procès. Je préfère examiner avec vous la manière dont on pourrait préparer l'avenir immédiat. Car je suis de ceux qui pensent que si responsabilités il y a, on ne peut ignorer celles qui incombent à la société internationale et particulièrement aux pays les plus riches. Sont-ils sans pitié ou simplement indifférents ? Nous attendons encore, en dépit des efforts répétés de la France et de quelques autres, le plan mondial qui permettrait d'examiner, sur une distance de cinq à dix ans, la manière de parer aux maux successifs qui viennent pour une large part des pays riches pour atteindre les pays en voie de développement, pauvres ou moins pauvres, mais en tout cas très endettés.

Examinons par exemple, l'effondrement des cours des matières premières. Je me répète d'une année sur l'autre. Mais comment ne pas se répéter ? Nous sommes contraints de tenir le même discours puisque les faits n'ont pas changé. Si on se met à la place des responsables africains, on se dit comment faire ? On établit un budget, on tente de planifier sur deux ans, trois ans, cinq ans et en l'espace d'une semaine, quand ce n'est pas au cours d'une simple séance d'un après-midi dans une ville lointaine, tout s'effondre.

Les monnaies de base ont connu des évolutions qui ont constamment dérangé vos prévisions ; vos productions ont connu des évolutions saisissantes vers la baisse. On s'interroge : comment le financier le plus avisé du monde, pourtant si prêt à se faire donneur de leçons, agirait-il ? Quelle solution trouverait-il pour compenser les pertes, arrêter le désastre ? On s'étonne après cela de la fuite des investissements étrangers... Et que penser de la fermeture des marchés en Occident ? Faut-il s'étendre sur le débat au sein du GATT à propos du maintien du protectionnisme, sur les produits agricoles, les produits textiles et combien d'autres ? Il y a là une spirale qui empêche les pays africains de retrouver un équilibre hors duquel tout leur est interdit. Le développement, bien entendu, la prospérité, l'équilibre politique, le temps et l'espace nécessaires pour procéder aux réformes politiques attendues.

Il est vrai que l'Afrique est l'oubliée de la croissance, la laissée pour compte du progrès ; je dis ceci d'une façon rapide car, dans tel ou tel pays, on observe des efforts récompensés par le succès. Nous n'allons pas nous attarder pour tenter de désigner le coupable. Les responsabilités sont partagées. Dans mon esprit, elles commencent par l'insouciance ou l'irresponsabilité des pays, qui par solidarité internationale et dans leur intérêt, devraient comprendre qu'une large et audacieuse politique Nord-Sud s'impose. Elles continuent par les défaillances de nombreux pays africains qui n'ont pas pu ou qui n'ont pas su prendre à temps les mesures qui pouvaient leur convenir. Prenons-en acte ; posons-nous ces questions.

La première question est sous-jacente dans les campagnes qui se développent, un peu partout dans le monde, contre la politique de la France faut-il que la France renonce afin de ne plus être exposée aux critiques nombreuses qui la frappent ? Faut-il qu'elle rapatrie chez elle tous les moyens et qu'elle les consacre à ses ressortissants nationaux ? Faut-il qu'elle se replie, faut-il qu'elle cherche en elle-même ses seules ambitions. Je vous dirai ce que je pense de la politique de la France et de la manière dont elle est conduite. Mais je répondrai par avance à cette question : la France est décidée à poursuivre sa politique et donc à aider l'Afrique, quoi qu'il en soit et quoi qu'on en dise. Elle ne se retirera pas de l'oeuvre engagée depuis si longtemps et qui, sous des formes différentes au travers de l'histoire, l'a associée à un grand nombre de ces pays. La France restera fidèle à son histoire dont, d'une certaine manière vous êtes, et à son avenir dont vous serez, je l'espère aussi.

Permettez-moi quelques rappels simples. La France est toujours le premier des pays industriels avancés dans l'aide aux pays en voie de développement. Le premier, nettement, devant tous les autres. C'est vrai que des pays comme le Canada ou l'Allemagne font un effort tout à fait estimable. Mais, c'est vrai que d'autres grandes puissances restent à quelque distance et même parfois à une longue distance. Notre aide à l'Afrique en 1990 est supérieure à celle de 1989 qui, elle-même, était en accroissement par rapport aux années précédentes.

La quatri√®me Convention de Lom√©, √† laquelle nous avons pris une part si √©vidente, a permis d'augmenter de 45% les engagements financiers de la Communaut√©. Dans toutes les enceintes internationales, j'ai plaid√© pour le d√©veloppement que je consid√®re comme un √©l√©ment indissociable des progr√®s de la d√©mocratie. Nous sommes all√©s partout, le ministre des Affaires √©trang√®res, le ministre de l'Economie et des Finances, le ministre de la Coop√©ration, le ministre de la Francophonie notamment, pour plaider le dossier de l'Afrique. Et nous devons r√©p√©ter, encore une fois, les m√™mes choses simples. A Toronto, nous avons mis au net un plan qui permettrait de r√©duire ou d'abolir la dette des pays les plus pauvres et nous avons pr√©conis√© trois fa√ßons de faire en annon√ßant aussit√īt celle que nous avions choisie. A Dakar, peu de temps apr√®s, nous avons annul√© nos cr√©ances publiques √† l'√©gard de trente-cinq pays d'Afrique. Cet exemple a √©t√© suivi par quelques uns. A la tribune des Nations Unies, j'ai demand√© qu'un plan fut √©labor√© et d√©cid√© en faveur des pays dits interm√©diaires, ceux qui sont peut-√™tre moins pauvres, mais si endett√©s que le b√©n√©fice de leur travail est absorb√© par le service de la dette.

A Toronto, √† Dakar, √† New York, j'avais d√©j√† indiqu√© que la France ne s'en tiendrait pas l√†. Je pense que d√®s maintenant, il convient de ne plus faire que des dons √† 100% aux pays les moins avanc√©s. Une conf√©rence de ces pays se tiendra √† Paris, cet automne, j'aurai l'occasion d'y revenir. Je pense qu'il convient de limiter √† 5%, ce qui revient √† une r√©duction de 50%, les taux d'int√©r√™t de tous les pr√™ts publics aux pays dits interm√©diaires de l'Afrique sub-saharienne. C'est une d√©cision unilat√©rale de la France. Elle n'a pas √©t√© n√©goci√©e, ni avec vous, ni avec nos partenaires de ce fameux club des pays les plus riches qui se r√©unira dans quelques semaines √† Houston. Mais j'ai l'intention, √† Houston pr√©cis√©ment, de demander √† nos partenaires, aux six autres pays industrialis√©s, d'aller plus loin. J'ai l'intention de leur demander d'abord s'il leur est possible de reprendre √† leur compte des dispositions du type de celle que je viens d'√©noncer ; ensuite, d'allonger de toute fa√ßon les d√©lais de remboursement des pays les plus endett√©s par des moyens divers qu'il conviendra de choisir. Et j'en reviens √† ce projet dix fois trait√© et dont il faudra bien comprendre qu'il est n√©cessaire, celui d'un fonds sp√©cial mondial. J'avais propos√© qu'il fut financ√© par des nouveaux droits de tirages sp√©ciaux. Je pense que les pays peuvent renoncer √† certains de leurs droits pour alimenter une sorte de fonds mondial de garantie qui servirait √† amorcer la pompe pour que, d√©sormais, un nouveau cours des choses pr√©side √† la marche des affaires internationales. Mais, rien ne se fait au hasard. Peut-√™tre √† certaines √©poques l'argent se r√©pandait avec prodigalit√©, sans contr√īle. Moi, je n'ai pas connu ce temps-l√†. Je veux dire que je n'√©tais pas responsable au temps ou ces pratiques ont pu exister. Vous savez bien, Madame et Messieurs, comment les choses se passent, comment les d√©cisions sont prises. Il peut m√™me arriver que des difficult√©s naissent √† ce propos entre nous. Pas exactement entre vous et moi, mais entre nos hauts fonctionnaires lorsqu'ils discutent √Ęprement de la valeur de tel projet, de son financement, de ses modalit√©s. Il vous arrive m√™me parfois de reprocher √† la France, par ses exigences et par sa rigueur, d'exprimer je ne sais quel relent de l'√©poque coloniale, bien que nous ne pr√©tendions pas, et vous le savez bien, dicter la politique que vous avez √† faire. Les cr√©dits du Fonds d'aide et de coop√©ration qui sont plac√©s sous la tutelle du ministre de la Coop√©ration et qui servent √† d√©velopper des projets font l'objet d'une instruction interminist√©rielle, avec un luxe de pr√©cautions de toutes sortes. Les cr√©dits sont allou√©s au fur et √† mesure des r√©alisations. On constate, sur place, ce qui se fait, en collaboration avec les responsables de chacun de vos pays. Il en est de m√™me pour les cr√©dits, pr√™ts et dons g√©r√©s par la Caisse centrale de coop√©ration √©conomique. Ce sont des institutions s√©v√®res ou des organismes parfois r√©barbatifs qui accumulent les √©tages administratifs, mais qui sont quand m√™me bien n√©cessaires. Ils permettent en tout cas d'avoir la conscience tranquille. Pour vous comme pour nous cette aide est men√©e avec la rigueur necessaire, pour qu'elle soit utile √† vos peuples. A tout cela, Madame et Messieurs, vos Etats participent et contribuent. Ils font entendre leurs voix, ils font connantre aussi leurs objections et ils acceptent parfaitement tout ce qui leur permettra de mener leur action sous le contr√īle de chefs d'Etat dont je peux dire que j'ai souvent constat√© le scrupule sur la mani√®re dont ils devaient g√©rer les cr√©dits qui doivent servir au d√©veloppement de leur peuple. Si l'on doit constater un certain nombre de d√©faillances √† travers le temps, je ne vois pas, ayant fait un examen approfondi de cette situation, ce qui pourrait √™tre vraiment remarqu√© au cours de ces derni√®res ann√©es. Pour la balance des paiements, il arrive qu'une contribution soit consentie par la France aux Etats lorsqu'ils ont constat√© que leur programmation se heurte √† des d√©cisions souvent sp√©culatives qui ruinent, en l'espace de quelques heures, la patience et la pr√©vision de plusieurs ann√©es. L√† encore, c'est notre minist√®re des Finances qui intervient. Il a des instructions financi√®res pour chaque pays. Le minist√®re des Affaires √©trang√®res et celui de la Coop√©ration y prennent part : dans un syst√®me aussi pr√©cis, par o√Ļ serait pass√©e cette "√©vaporation", dont on parle sans arr√™t, dans un proc√®s de type carti√©riste, comme une sorte d'invitation en sourdine √† voir la France arr√™ter, cesser de pratiquer la politique qui nous rassemble aujourd'hui et qui fait de nous des pays amis et solidaires, nous qui repr√©sentons ensemble, sur la sc√®ne internationale, un front de quelque 30, 35 pays. Mais sur ces 35 pays, presque tous sont sous-d√©velopp√©s. Peut-on dire : que c'est de leur faute, et oublierait-on cette indiff√©rence des peuples riches ou plut√īt de leurs dirigeants, cet oubli de leur responsabilit√© et de leur int√©r√™t, car c'est du d√©veloppement des termes de l'√©change qu'eux m√™mes tireront les moyens de leur prosp√©rit√© ? Je n'ignore pas les interrogations que suscitent chez vous les √©v√©nements qui ont boulevers√© l'Est de l'Europe. Vous craignez que bien des capitaux ne se d√©tournent de l'Afrique. C'est une inqui√©tude que l'on peut comprendre, car les moyens des pays qui sont vos amis ne sont pas illimit√©s. Eh bien, il d√©pend de nous qu'il n'en soit pas ainsi. La France fait son devoir. C'est vrai que si l'on ne r√©tablit un climat de confiance dans la marche en avant des pays de l'Afrique, il est difficile d'esp√©rer la venue d'investissements √©trangers, priv√©s. On peut prendre des mesures de toutes sortes, notamment fiscales, mais ne s'agit-il pas aussi d'un probl√®me politique ? Si l'on veut redonner confiance dans les chances de l'Afrique ce sera par une stabilit√© retrouv√©e, avec des administrations en bon √©tat de marche, avec une gestion scrupuleuse et un certain nombre de dispositifs, soit anciens, soit nouveaux qu'il conviendra de d√©terminer au cours des heures de travail que nous aurons cet apr√®s midi et demain. Prenons un cas : celui de la zone franc. Je crois que l'on peut consid√©rer que cette zone franc est un facteur de stabilit√© pour l'Afrique noire. Je crois que les pays qui participent y sont tr√®s attach√©s. Eh bien, la France aussi. P√©riodiquement, l'id√©e d'une d√©valuation du franc CFA est relanc√©e par de grandes institutions internationales. On dit que vous y √™tes hostiles, moi aussi. Cela ne r√©glerait aucune de vos difficult√©s. Je crains que cela ne puisse aboutir qu'√† alourdir les charges de vos dettes et √† rench√©rir vos importations. Certains d'entre vous se posent la question de savoir si l'Union √©conomique et mon√©taire europ√©enne ne modifierait pas la relation du franc CFA avec les autres monnaies de l'Europe. Je vous dis d√®s maintenant que ce qui vaut pour le franc CFA par rapport au franc vaudra demain par rapport √† la monnaie europ√©enne si celle-ci, comme nous l'esp√©rons, voit le jour. Je puis m'en porter garant. Ainsi disposerez-vous d'une vaste zone qui vous apportera certaines formes de s√©curit√© dans le trouble g√©n√©ral qui s'empare de l'Afrique. Vous savez que l'Europe dispose d'un March√© commun et qu'elle est √† la recherche d'une monnaie unique. Or la zone-franc a une monnaie mais elle n'a pas de March√© commun. Il y a pour l'instant d'un c√īt√© un march√© commun sans monnaie et de l'autre une monnaie sans march√© commun. Il y a l√† peut-√™tre une situation dont la contradiction pourrait toucher √† l'absurde. Ne devriez-vous pas, Madame et Messieurs, rechercher l'unification de vos march√©s et l'harmonisation de r√®gles administratives, juridiques, fiscales et douani√®res dans des ensembles suffisamment vastes ? Il serait peut-√™tre trop ambitieux de consid√©rer l'ensemble de l'Afrique noire. La r√©alit√© historique et g√©ographique devrait aboutir √† plusieurs ensembles et ce serait d√©j√† un grand progr√®s. En tout cas, nous sommes pr√™ts √† vous aider pour mettre en oeuvre ce mouvement que je crois indispensable si l'on veut pouvoir disposer de l'instrument politique, g√©ographique, √©conomique qui nous permettra d'avancer dans la lutte contre la crise. Mais je tiens √† dire ceci : de m√™me qu'il existe un cercle vicieux entre la dette et le sous-d√©veloppement, il existe un autre cercle vicieux entre la crise √©conomique et la crise politique. L'une nourrit l'autre. Voil√† pourquoi il convient d'examiner en commun de quelle fa√ßon on pourrait proc√©der pour que sur le plan politique un certain nombre d'institutions et de fa√ßons d'√™tre permettent de restaurer la confiance, parfois la confiance entre un peuple et ses dirigeants, le plus souvent entre un Etat et les autres Etats, en tout cas la confiance entre l'Afrique et les pays d√©velopp√©s. Je reprends √† mon compte l'observation, √† la fois ironique et s√©v√®re, de Sa Majest√© le Roi du Maroc lorsqu'il √©voquait la mani√®re dont la d√©mocratie s'√©tait install√©e en France. Cela n'a pas √©t√© sans mal, ni sans accidents r√©p√©t√©s. Elargissant le propos, je reprendrai les termes de l'un des chefs d'Etat avec lequel nous dnnions hier soir : l'Europe dont nous sommes, nous Fran√ßais, avait √† la fois le nazisme, le facisme, le franquisme, le salazarisme et le stalinisme. Excusez du peu... Etait-ce les mod√®les √† partir desquels vous aviez √† b√Ętir vos Etats, vous qui n'avez dispos√©, dans la meilleure hypoth√®se que d'un quart ? Il nous a fallu deux si√®cles pour tenter de mettre de l'ordre, d'abord dans notre pens√©e et ensuite dans les faits, avec des rechutes successives ; et nous vous ferions la le√ßon ? Il nous faut parler de d√©mocratie. C'est un principe universel qui vient d'apparantre aux peuples de l'Europe centrale comme une √©vidence absolue au point qu'en l'espace de quelques semaines, les r√©gimes, consid√©r√©s comme les plus forts, ont √©t√© boulevers√©s. Le peuple √©tait dans les rues, sur les places et le pouvoir ancien sentant sa fragilit√©, cessait toute r√©sistance comme s'il √©tait d√©j√†, et depuis lontemps, vid√© de substance et qu'il le savait. Et cette r√©volution des peuples, la plus importante que l'on eut connue depuis la R√©volution fran√ßaise de 1789, va continuer. Je le disais r√©cemment √† propos de l'Union Sovi√©tique cette r√©volution est partie de l√† et elle reviendra l√†. Celui qui la dirige le sait bien, qui conduit avec courage et intelligence une r√©forme qui, d√©j√†, voit se dresser devant elle toutes les formes d'opposition celles qui s'y refusent, attach√©es au syst√®me ancien et celles qui veulent aller plus vite. Si bien que l'histoire reste encore en jeu. Il faut bien se dire que ce souffle fera le tour de la plan√®te. D√©sormais on le sait bien : que survienne une glaciation ou un r√©chauffement sur l'un des deux p√īles et voil√† que le globe tout entier en ressent les effets. Cette r√©flexion ne doit pas rester climatique, elle s'applique √† la soci√©t√© des hommes !... Enfin, on respire, enfin on esp√®re, parce que la d√©mocratie est un principe universel. Mais il ne faut pas oublier les diff√©rences de structures, de civilisations, de traditions, de moeurs. Il est impossible de proposer un syst√®me tout fait. La France n'a pas √† dicter je ne sais quelle loi constitutionnelle qui s'imposerait de facto √† l'ensemble de peuples qui ont leur propre conscience et leur propre histoire et qui doivent savoir comment se diriger vers le principe universel qu'est la d√©mocratie. Et il n'y a pas trente six chemins vers la d√©mocratie. Comme le rappelait M. le Pr√©sident du S√©n√©gal, il faut un Etat, il faut le d√©veloppement et il faut l'apprentissage des libert√©s... Comment voulez-vous engendrer la d√©mocratie, un principe de repr√©sentation nationale avec la participation de nombreux partis, organiser le choc des id√©es, les moyens de la presse, tandis que les deux tiers d'un peuple vivraient dans la mis√®re. Je le r√©p√®te, la France n'entend pas intervenir dans les affaires int√©rieures des Etats africains amis. Elle dit son mot, elle entend poursuivre son oeuvre d'aide, d'amiti√© et de solidarit√©. Elle n'entend pas soumettre √† la question, elle n'entend pas abandonner quelque pays d'Afrique que ce soit. Ce plus de libert√©, ce ne sont pas simplement les Etats qui peuvent le faire, ce sont les citoyens : il faut donc prendre leur avis et ce ne sont pas simplement les puissances publiques qui peuvent agir, ce sont aussi les organisations non gouvernementales qui souvent connaissent mieux le terrain, qui en √©pousent les difficult√©s qui savent comment panser les plaies. Nous ne voulons pas intervenir dans les affaires int√©rieurres. Pour nous, cette forme subtile de colonialisme qui consisterait √† faire la le√ßon en permanence aux Etats africains et √† ceux qui les dirigent, c'est une forme de colonialisme aussi perverse que tout autre. Ce serait consid√©rer qu'il y a des peuples sup√©rieurs, qui disposent de la v√©rit√©, et d'autres qui n'en seraient pas capables, alors que je connais les efforts de tant de dirigeants qui aiment leur peuple et qui entendent le servir m√™me si ce n'est pas de la m√™me facon que sur les rives de la Seine ou de la Tamise. Voil√† pourquoi il faut proc√©der √† une √©tude m√©thodique de tout ce qui touche √† la vie √©conomique. Il faut mettre en place des dispositifs douaniers qui emp√™cheront des √©vasions de capitaux qui viennent souvent justifier les critiques entendues. De ce point de vue encore, la France, si vous le souhaitez, est pr√™te √† vous apporter l'aide humaine et technique, √† former des fonctionnaires, √† se trouver aupr√®s d'eux. J'ai vu nantre la plupart de vos Etats, j'ai connu vos luttes pour en finir avec l'√©tat colonial. Ces luttes vous opposaient souvent √† la France, et seule la sagesse des dirigeants fran√ßais et africains a √©vit√©, en fin de compte, le drame d'une guerre coloniale en Afrique noire. Il fallait b√Ętir un Etat, une souverainet√©, avec des fronti√®res garanties internationalement, telles que les avaient dessin√©es les compas et les r√®gles des pays coloniaux, dans les salons dor√©s des chancelleries occidentales, d√©chirant les ethnies sans tenir compte de la nature du terrain. Et voil√† que ces Etats nouveaux, doivent g√©rer les anciennes contradictions h√©rit√©es de l'histoire, doivent b√Ętir une administration centrale, nommer des fonctionnaires apr√®s les avoir former, g√©rer des finances publiques, entrer dans le grand circuit international, souvent sans avoir re√ßu des anciens pays coloniaux la formation n√©cessaire. Et on aurait √† raisonner avec ces Etats, comme on le ferait √† l'√©gard de nations organis√©es depuis mille ans comme c'est le cas de la France, de la Grande-Bretagne, de l'Espagne ou du Portugal ! Les moeurs, les traditions aussi respectables que les v√ītres, l'histoire et la nature de ces peuples, leur propre culture, leur propre fa√ßon de penser, tout cela pourrait se r√©duire √† une √©quation d√©cid√©e dans une capitale du nord ? Vraiment, je fais appel √† votre raison, et je pense que nous nous connaissons assez pour savoir que rien ne sera fait entre nous en dehors du respect et de la consid√©ration que nous nous devons. S'il y a contestation dans tel Etat particulier, eh bien ! que les dirigeants de ces pays en d√©battent avec leurs citoyens. Lorsque je dis d√©mocratie, lorsque je trace un chemin, lorsque je dis que c'est la seule fa√ßon de parvenir √† un √©tat d'√©quilibre au moment o√Ļ apparant la n√©cessit√© d'une plus grande libert√©, j'ai naturellement un sch√©ma tout pr√™t : syst√®me repr√©sentatif, √©lections libres, multipartisme, libert√© de la presse, ind√©pendance de la magistrature, refus de la censure : voil√† le sch√©ma dont nous disposons. Nous en avons discut√© plusieurs fois et hier soir encore en particulier. Je sais combien certains d√©fendent scrupuleusement leur peuple et cherchent le progr√®s y compris dans les institutions. Plusieurs d'entre vous disaient : "transposer d'un seul coup le parti unique et d√©cider arbitrairement le multipartisme, certains de nos peuples s'y refuseront ou bien en connantront tout aussit√īt les effets d√©l√©t√®res". D'autres disaient : "nous l'avons d√©j√† fait et nous en connaissons les inconv√©nients". Mais les inconv√©nients sont quand m√™me moins importants que les avantages de se sentir dans une soci√©t√© civiquement organis√©e. D'autres disaient : "nous avons commenc√©, le syst√®me n'est pas encore au point, mais nous allons dans ce sens". Je vous √©coutais. Et, si je me sentais plus facilement d'accord avec ceux d'entre vous qui d√©finissaient un statut politique proche de celui auquel je suis habitu√©, je comprenais bien les raisons de ceux qui estimaient que leurs pays ou que leurs peuples n'√©taient pas pr√™ts. Alors qui tranchera ? Je crois qu'on pourra trancher en disant que de toute fa√ßon, c'est la direction qu'il faut prendre. Certains ont pris des bottes de sept lieues, soit dans la paix civique soit dans le d√©sordre, mais ils ont fait vite. D'autres marcheront pas √† pas. Puis-je me permettre de vous dire que c'est la direction qu'il faut suivre. Je vous parle comme un citoyen du monde √† d'autres citoyens du monde : c'est le chemin de la libert√© sur lequel vous avancerez en m√™me temps que vous avancerez sur le chemin du d√©veloppement. On pourrait d'ailleurs inverser la formule : c'est en prenant la route du d√©veloppement que vous serez engag√©s sur la route de la d√©mocratie. A vous peuples libres, √† vous Etats souverains que je respecte, de choisir votre voie, d'en d√©terminer les √©tapes et l'allure. La France continuera d'√™tre votre amie, et si vous le souhaitez, votre soutien, sur le plan international, comme sur le plan int√©rieur. Vous lui apportez beaucoup. Quand je constate, par exemple, que le flux de capitaux qui va du Sud pauvre vers le Nord riche est plus important que le flux de capitaux qui va du Nord riche au Sud pauvre, je dis qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Le colonialisme n'est pas mort. Ce n'est plus le colonialisme des Etats, c'est le colonialisme des affaires et des circuits parall√®les. Nous parlons entre Etats souverains, √©gaux en dignit√©, m√™me si nous ne le sommes pas toujours en moyens. Il existe entre nous des conventions de toutes sortes. Il existe des conventions de caract√®re militaire. Je r√©p√®te le principe qui s'impose √† la politique fran√ßaise chaque fois qu'une menace ext√©rieure poindra, qui pourrait attenter √† votre ind√©pendance, la France sera pr√©sente √† vos c√īt√©s. Elle l'a d√©j√† d√©montr√©, plusieurs fois et parfois dans des circonstances tr√®s difficiles. Mais notre r√īle √† nous, pays √©tranger, fut-il ami, n'est pas d'intervenir dans des conflits int√©rieurs. Dans ce cas-l√†, la France en accord avec les dirigeants, veillera √† prot√©ger ses concitoyens, ses ressortissants mais elle n'entend pas arbitrer les conflits. C'est ce que je fais dans le cadre de ma responsabilit√© depuis neuf ans. De la m√™me mani√®re, j'interdirai toujours une pratique qui a exist√© parfois dans le pass√© et qui consistait pour la France √† tenter d'organiser des changements politiques int√©rieurs par le complot ou la conjuration. Vous le savez bien, depuis neuf ans, cela ne s'est pas produit et cela ne se produira pas.



Article publié le 19/01/2003