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Congo Brazzaville

Soluble dans le pétrole ?

La Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme vient de publier un rapport de 130 pages intitulé «<EM>Gestion de la rente pétrolière au Congo Brazzaville : «mal gouvernance» et violations des droits de l'Homme</EM>».(Fidh)
La Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme vient de publier un rapport de 130 pages intitulé «Gestion de la rente pétrolière au Congo Brazzaville : «mal gouvernance» et violations des droits de l'Homme».
(Fidh)
70% des Congolais vivent en-dessous du seuil de pauvreté et dans l’insécurité qui persiste après les guerres civiles financées par le pétrole extrait au large de leurs côtes. Et d’ici 2015, le gisement pourrait être épuisé. En mission sur place, les bailleurs de fonds s’apprêtent à délier une nouvelle fois les cordons de la bourse internationale. Pour sa part, la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) a publié le 17 mai dernier un rapport contesté par le pouvoir. Il s’intitule : «Gestion de la rente pétrolière au Congo Brazzaville : mal gouvernance et violations des droits de l’Homme».

L’Etat congolais dépend du pétrole pour 76% de ses revenus officiels. L’or noir représente 67 % du produit national brut et 95 % des exportations. Les spécialistes prévoient pour l’horizon 2015 le tarissement de cette manne dont l’immense majorité des Congolais n’a pas bénéficié jusqu’à présent. Trente ans après la vente de leur premier baril, les Congolais restent en effet massivement privés d’eau potable, d’électricité, de routes, de travail, mais aussi d’éducation. L’économie de traite en vigueur à Brazzaville n’a préparé ni la forêt ni l’agriculture à prendre le relais du pétrole. Elle n’a pas non plus formé ses hommes pour les lendemains sans pétrole comme le constate le rapport de la FIDH que contestent les gestionnaires actuels de la rente pétrolière. Les autorités congolaises paraissent néanmoins soucieuses de sauvegarder leur dépendance vis-à-vis du FMI et de la Banque mondiale avant que les caisses ne se vident à jamais. Entre temps, à l’instar de leurs adversaires et grâce à leur prébendier commun, Elf-Total, ils auront participé à «un combat de dupes, Congo du Nord contre Congo du Sud», avec la misère en partage dans les mirages ethniques d’une guerre du pétrole.

«Pour un petit pays de trois millions d’habitants, nous avons la capacité d’en faire vivre cinq fois plus», observe le président Sassou Nguesso. Mais la réalité n’étant pas à la hauteur du potentiel, «où va l’argent du pétrole et à quoi sert-il», interroge la FIDH. Avec plus de 5 000 milliards de Fcfa (7,7 milliards d’euros), «la dette du Congo est lourde et fait de lui un des pays les plus endettés. Il faut que le gouvernement trouve une solution au problème des arriérés avec ses créanciers bilatéraux et multilatéraux», explique à Brazzaville le chef du service Afrique du Fonds monétaire international (FMI), Dan Ghuram, en mission sur place. Il est notamment venu faire le point trimestriel de l'exécution du programme de référence en cours qui se poursuivra jusqu'en juin. D’après lui, «les autorités congolaises ont fourni des efforts» pour éclaircir les mystères de leur gestion pétrolière et assainir les finances publiques. En échange, le FMI a ouvert des négociations sur un programme triennal qui devrait trouver financement dans le cadre d’une Facilité pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance (FRPC).

«Si tout marche bien, nous allons boucler les négociations en août pour permettre au conseil d'administration d'approuver ce programme de trois ans», indique Dan Ghuram. Encore attend-il d’abord que le gouvernement congolais remplisse quelques conditions comme l'audit des comptes 2002 de la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC) qui commercialise sur le marché international une partie de la production congolaise et celui de la Congolaise de raffinage (CORAF), mais aussi «un accord avec les bailleurs de fonds sur les arriérés de dette». L’enjeu n’est pas mince puisque la signature d’un accord avec le FMI pourrait ouvrir à Brazzaville l’accès à l'initiative du Fonds en faveur des pays pauvres très endettés, c’est-à-dire la possibilité d’une importante annulation de dette.

Pour sa part, l’Union européenne vient de reporter - officiellement pour des questions de délais de décaissement - un crédit de 731 000 euros promis pour le désarmement et la réinsertion des miliciens ninjas du pasteur Frédéric Bitsangou alias Ntumi, des hommes démobilisés par l’accord du 17 mars 2003 après un an d’affrontements dans la région tourmentée du Pool. Deux millions d'euros sont annoncés pour plus tard dans le cadre d’un programme plus vaste qui pourrait intéresser un plus large public parmi les populations qui ne se sont toujours pas remises de la guerre civile. Autre signe que le Congo peinera longtemps encore à voler de ses propres ailes: le Programme alimentaire mondial (PAM) vient d’approuver la prolongation de ses livraisons pour deux ans. Cela représentera quelque 18 141 tonnes de denrées alimentaires (d'une valeur de 13 millions de dollars) censées couvrir les besoins d'environ 177 850 personnes elles-aussi affectées par les conflits armés depuis la fin des années quatre-vingt-dix.

Le PAM note que «avec un indice de développement humain de 0,502, le pays est classé au 104ème rang sur les 175 pays listés dans le rapport sur le développement humain publié en 2003 par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud)». Comme partout, femmes et enfants congolais sont les premières victimes, constate également la FIDH. Leur avenir durablement compromis par la déshérence du système scolaire, les jeunes demeurent des proies toutes désignées pour les aventures militaro-politiques de la course congolaise au pétrole. Du moins quand ils arrivent à l’âge de porter un fusil car dans le département du Pool par exemple, «les taux de malnutrition aiguë sont parmi les plus élevés du pays. Ils oscillent entre 10% et 15% de la population», ajoute le Pam.

«Nous n’avons rien à cacher!»

Le général-président Denis Sassou Nguesso a repris les rênes du pouvoir au prix d’une guerre coûteuse, chassant de Brazzaville Pascal Lissouba, lui aussi armé grâce aux avances sur recettes du pétrolier français Elf devenu Total. Aujourd’hui, le chef de l’Etat congolais rejette la responsabilité du désastre économique sur des entreprises privées adjudicataires de marchés publics qui n’auraient pas rempli leur part du contrat. «Il faut que les opérateurs économiques et les entreprises qui n'ont pas réalisé les projets publics alors qu'ils ont reçu les fonds soient interpellés pour qu'ils s'expliquent», a-t-il lancé la semaine dernière au cours d’une visite de terrain très médiatisée, dans les départements du nord (Cuvette et Cuvette ouest) et du centre (Plateaux). A Gamboma, dans le département des Plateaux, le président congolais accuse les opérateurs économiques d’avoir reçu plus de 2,2 milliards de CFA sans pour autant terminer les projets qu’ils étaient censé réaliser. Au total, depuis 2001, le gouvernement aurait affecté 500 milliards de CFA de ressources propres dans un programme de reconstruction des infrastructures scolaires et sanitaires détruites pendant les guerres civiles, ainsi que dans des infrastructures routières. Aujourd’hui, le président Sassou Nguesso assure qu’il a la preuve que certaines entreprises privées n’ont pas tenu leurs engagements. En revanche, il dénonce les critiques de la FIDH concernant la gestion gouvernementale de la rente pétrolière.

«Parler d'opacité dans la gestion du pétrole, c'est faire preuve de mauvaise foi. Nous n'avons rien à cacher», s’irrite Denis sassou Nguesso. Il en veut pour preuve l’audit du cabinet américain KPMG réalisé en 2003 et concernant la gestion de la SNPC, à la demande du FMI et de la Banque mondiale. «Nous sommes le seul pays africain producteur de pétrole qui s'est prêté à cet exercice. Je voudrais que l'on me cite un autre pays africain producteur de pétrole qui a fait comme nous», plaide le président congolais contre la FIDH qui consacre des chapitres très détaillés à la SNPC en général et à «l’affaire de l’audit» en particulier. Son rapport note par exemple que les honoraires de la KPGM, «200 millions de francs CFA ont été acquittés par la Banque mondiale» et que l’audit a donné lieu à un bras de fer. Selon la FIDH, «avant, c’était Elf qui mettait des bâtons dans les roues des bailleurs de fonds internationaux…aujourd’hui, la SNPC garde par de vers elle des informations d’Etat». Par exemple, «on apprend que les auditeurs (de KPMG) n’ont pas eu accès à toutes les dépenses faites directement par la SNPC pour le compte de l’Etat».

«Etat asphyxié par les dettes…richesses confisquées par une élite», la FIDH passe au crible les «subtilités du partage de la galette pétrolière congolaise», indiquant que la Banque mondiale espérait qu’un minimum de transparence permettrait «une hausse de 20% des ressources que la Banque centrale congolaise tire des revenus du pétrole et une hausse de 10% des exemptions fiscales dans le secteur pétrolier». Mais selon la FIDH, «la corruption endémique dans la fonction publique empêche toute réforme». Le président Sassou Nguesso lui-même n’en fait pas mystère. Il dénonce même l’impunité à l’occasion. Et en 2002, le ministère congolais des Finances a fait un effort spécial pour honorer 220,5 milliards de francs CFA de dette. Le «poste budgétaire du service de la dette» a même été multiplié par deux l’année suivante, passant à 369,7 milliards de francs CFA. En 2004, il prévoit d’affecter 322,6 milliards de francs CFA au service de sa dette. De quoi normaliser les relations du Congo avec les créanciers. Pour le reste, Brazzaville a grandement élargi le cercle de ses amis, avec la Chine en particulier. Quant aux critiques, elles se sont jusqu’ici avérées solubles dans le pétrole.


par Monique  Mas

Article publié le 25/05/2004 Dernière mise à jour le 25/05/2004 à 18:42 TU