Angoulême 2007
Retour sur un palmarès à l’image de la BD d’aujourd’hui
La parole au manga
NonNonBâ de Shigeru Mizuki sacré meilleur album : plus que le bouleversement dans le système de récompenses annoncé dès l’an dernier par le président du jury Lewis Trondheim, c’est surtout cette première que l’on notera dans le palmarès 2007. Un choix qui reflète évidemment les énormes ventes du manga en France. Mais avec l’album récompensé, on est loin des séries fleuves en 20 volumes ou des travaux alimentaires pondus à la chaîne par des armées de mangakas – certaines des illustrations rappellent les œuvres de Gustave Doré.
Shigeru Mizuki est un vieil homme de 84 ans, il a déjà une confortable carrière derrière lui, et avec NonNonBâ publié chez l’éditeur Cornélius – comme il se doit «à l’envers» selon no critères occidentaux (il se lit de droite à gauche et du quatrième de couverture à la couverture) – l’auteur revient sur ses souvenirs d’enfance dans les années 30, au Japon. Ces chroniques de la vie d’un petit garçon et de ses amis dans un village rural rappellent la première partie de l’autobiographie du cinéaste Akira Kurosawa, également le Tom Sawyer de Mark Twain : on s’amuse, on grandit, on découvre la vie et la mort. Mais avec ici un ajout bien particulier : les Yokaïs, ces esprits de la nature, esprits des objets, parfois même des morts. Et c’est NonNonBâ, une vieille femme qui connaît son bestiaire des Yokaïs sur le bout des doigts et qui vient bientôt habiter chez le petit garçon, qui lui fait découvrir, à lui et à ses frères, tout ce petit peuple mystérieux et tellement imbriqué dans la vie et les coutumes locales. L’imaginaire de l’enfant, déjà fertile, s’en trouve considérablement enrichi, d’autant qu’il s’agit d’un dessinateur en herbe… et le lecteur «voit» par l’intermédiaire de ses dessins – et de ceux de Shigeru Mizuki – ces Yokaïs invisibles… Un très bel album, à ne pas manquer.
Les «Essentiels Angoulême»
Aux orties donc tous les anciens prix (et cette fameuse différenciation dessinateur/scénariste qui énervait le dessinateur/scénariste Trondheim), les nouveaux prix se résument donc à six «Essentiels Angoulême», dont une «Révélation». Beaucoup de styles narratifs différents ont été récompensés cette année : réalité, fiction, science-fiction même… Des albums qui ont tout de même plusieurs points communs : le noir et blanc (quatre albums sur six, et encore, les couleurs du Photographe sont très délavées) ; au centre du récit le rapport aux autres ; et la souffrance, omniprésente.
A tout seigneur tout honneur : commençons par Black Hole (Delcourt). Ce livre de l’américain Charles Burns chronique de la vie, dans les années 70 aux Etats-Unis, de quelques adolescents et de la maladie, cette «crève» qui les ronge, les défigure, violentant leur corps et leurs cœurs, les obligeant à quitter le cocon rassurant du foyer et de l’enfance ; une métaphore réussie du passage à l’âge adulte et un graphisme noir et blanc très marqué - les page sont littéralement «envahies» par le noir. Cette Intégrale de Black Hole regroupe les 12 comics publiés en 10 ans par l’auteur.
Restons dans le registre de l’adolescence, avec Lucille, de Ludivic Debeurme, chez Futuropolis. Là encore on parle maladie, abordée par le biais de la fiction mais bien réelle : l’anorexie. On parle aussi rapport aux parents, la jeune Lucille s’enfuira avec Arthur/Vladimir, fils de marin, fuite en Italie. Ces deux-là mettent en commun leur solitude et leur mal-être, mais ce n’est pas pour cette raison que leurs problèmes disparaissent. Seule la première partie de Lucille est parue à ce jour, un «pavé» qui se lit facilement, quelques dessins, quelques traits par pages qui suffisent à établir un personnage et une atmosphère, instantanément ; et une sensibilité à fleur de peau.
Des récits tirés d’histoires vraies
Autre violence faite au corps, mais subie cette fois : Pourquoi j’ai tué Pierre, d’Alfred et Olivier Ka chez Delcourt, par ailleurs Prix du public. L’histoire d’un petit garçon, Olivier, aujourd’hui la quarantaine (l’auteur), qui raconte son histoire : comment un prêtre, ami de ses parents, a abusé de lui lorsqu’il était enfant, en colonies de vacances. Olivier Ka réussit à raconter l’histoire de cette incroyable souffrance grâce à un ami dessinateur, Alfred, avec qui il avait déjà travaillé – c’est d’ailleurs lui qui a eu l’idée de mettre le texte en image. L’album est évidemment très dur, il démonte parfaitement le mécanisme par lequel un enfant peut se faire abuser physiquement et mentalement par un adulte, ne s’avouant que des années après qu’il l’a été, et, surtout, qu’il s’agit de quelque chose de grave. Pourquoi j’ai tuée Pierre se termine par le retour d’Olivier accompagné d’Alfred sur les lieux de cette fameuse colonie de vacances, histoire de «boucler la boucle», Pierre est censé être mort : mais lorsqu’ils descendent de voiture, il est là. Le dessin est au diapason de l’histoire, enfantin, adulte, inventif.
Autre récit d’une histoire vraie, le troisième et dernier tome du Photographe, série éditée chez Dupuis et terminée l’an dernier – une exposition photos lui rendait d’ailleurs hommage lors de la 33e édition du Festival d’Angoulême. Le Photographe raconte l’histoire d’un voyage en Afghanistan au milieu des années 80, celui de Didier Lefèvre, parti avec une mission de Médecins sans frontières dans ce pays en guerre contre les soviétiques. Le tour de force, c’est ce mélange photos/BD (l’histoire est dessinée par Emmanuel Guibert). Ce tome trois est celui du retour, le photographe décide de rentrer seul en traversant les montagnes, il connaîtra la peur, la douleur et la solitude ; chaque nouvelle rencontre est un danger potentiel. A noter en plus du livre un DVD, présentant un film réalisé par un membre de la mission MSF avec laquelle Didier Lefèvre est parti.
Des «classiques» récompensés
De l’autre côté du spectre, de la pure fiction : de la science fiction même avec Lupus de Frederik Peeters, chez Atrabile. Mais ici pas de Space Opera, le noir et blanc calme immédiatement le jeu : c’est une histoire personnelle qui est racontée, histoire d’amitié d’abord, celle de Lupus et Tony, histoire de cœur ensuite, entre Lupus et Sanaa. Bref, une sorte de tragédie spatiale, tout en atmosphère, avec ce petit côté polar lorsque la fille qui porte malheur se glisse entre les deux amis. Au fil des quatre tomes que comporte la série – c’est le quatrième qui est récompensé aujourd’hui – les personnages évoluent, on en apprend plus sur leur vie… Mais toujours, le voyage continue.
Un album dérangeant pour le prix «Révélation», qui met en valeur un album des «Essentiels» : c’est Panier de singe de Florent Ruppert et Jérôme Mulot à l’Association, maison d’édition créée par Lewis Trondheim. L’histoire de deux portraitistes, suite de petits épisodes étranges, surréalistes… Mort, mutilation, humour totalement décalé… Si l'objectif était de mettre le lecteur mal à l’aise, il est atteint ; sans parler des jeux visuels assez complexes.
Surprise également pour le Prix du patrimoine, on attendait Little Nemo in Slumberland, la merveille du début du siècle éditée chez Delcourt. C’est son exact contraire qui a été récompensé : le Sergent Laterreur, de Touïs et Frydman, édité au début des années 70 dans le journal Pilote, et donc réédité sous forme d’intégrale par l’Association. Le Sergent Laterreur, c’est une dénonciation extrêmement violente – dans les mots et le graphisme – de la «bêtise militaire» : sont contées en séries de deux planches les «aventures» de ce sergent et de son unique soldat (privé de nom et muet). Autant les planches de Little Nemo sont inouïes de beauté, autant les auteurs du Sergent font passer toute la violence de leur personnage par un graphisme tranché, anguleux et des couleurs criardes, le lecteur en ressort épuisé : effectivement, lorsque le sergent hurle, toute la page semble hurler avec lui.
Quant à Little Nemo, le livre apparaît au détour d’une case lorsque le sergent, à l’issue d’un de ses multiples cauchemars – qui pour le lecteur ne se distinguent quasi plus de la réalité – se réveille en tombant de son lit comme Nemo, et devant son nez : le fameux livre de Winsor McCay !
Enfin à noter le prix Jeunesse 9-12 ans qui est revenu à Seuls, de Bruno Gazzoti et Martin Vehlman chez Dupuis, le début d’une série en fait : l’histoire de quelques enfants qui du jour au lendemain se retrouvent seuls dans leur ville, tous les adultes et les autres enfants ont disparu, sans explications… Vehlman le scénariste était aussi en compétition avec le dessinateur Matthieu Bonhomme dans la catégorie générale pour l’excellent cinquième tome du Marquis d’Anaon (Dargaud).
Rendez-vous en 2008 avec José Muñoz
Le dessinateur argentin de 64 ans José Muñoz a été couronné par le grand prix de la ville d’Angoulême ; il devient donc de facto le nouveau président pour l’édition 2008. Qui est José Muñoz ? La question peut sembler cavalière ; pas tant que ça, puisque l’an dernier à part les aficionados de la bande dessinée le grand public ne connaissait pas Lewis Trondheim.
(Source : FIDB)
Né en 1943 à Buenos aires, José Muñoz a eu entre autres comme professeur l’italien Hugo Pratt, il dessinera d’ailleurs quelques épisodes de la série Ernie Pike que Pratt a par ailleurs lui aussi illustrée – les fans de Corto Maltese le savent. Mais ses premiers récits sont pour la plupart des polars. Au début des années 70, ses activités militantes le forcent à fuir la junte militaire, il se réfugie en Europe, d’abord Londres puis Barcelone où il rencontre Carlos Sampayo, lui aussi exilé argentin qui deviendra bientôt son scénariste attitré. Ils créent un personnage de détective privé, Alack Sinner, publié d’abord en Italie puis en France par la revue Charlie Mensuel. Sa première aventure décroche alors en 1978 le prix du Meilleur album étranger à Angoulême. En 1983, même ville, même équipe, et un nouveau prix : Prix du meilleur album, toujours pour Alack Sinner. Toujours dans les années 80 à noter également un portrait de la chanteuse Billie Holiday.
Dans les années 90, plusieurs collaborations avec d’autres écrivains dont l’américain Jérome Charyn pour Le croc du serpent, ou encore Retour de flammes avec le français Daniel Picouly. Mais José Muñoz est toujours fidèle à Alack Sinner, le détective est le héros de ses deux derniers livres parus chez Casterman, des livres noirs et politiquement engagés, comme les précédents.par Christophe Paget
Article publié le 29/01/2007 Dernière mise à jour le 29/01/2007 à 10:28 TU


