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France/Afghanistan

«Il n’y a pas de solution militaire»

par Alain Renon

Article publié le 20/08/2008 Dernière mise à jour le 21/08/2008 à 03:11 TU

Les corps des dix soldats français morts lundi 18 août en Afghanistan, dont neuf au combat, ont été rapatriés ce mercredi à Paris. Un hommage national leur est rendu jeudi matin aux Invalides.

Au-delà de l’émotion suscitée par ce lourd bilan militaire, le plus sévère enregistré par l’armée française sur un théâtre d’opérations extérieures depuis 1983 (58 morts à Beyrouth), cet affrontement d’ampleur entre les forces internationales de l’ISAF et les talibans pose une fois encore la question de la pertinence géopolitique de la « guerre totale » privilégiée par les Etats-Unis en Afghanistan, depuis octobre 2001.

Pour Karim Pakzad, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques de Paris (IRIS),  cette stratégie réduit les talibans à un mouvement terroriste. Or, leur poids politique impose de chercher parmi eux des partenaires pour ouvrir de vraies négociations politiques.

L'hommage national sera rendu aux Invalides. (Source: Wikipédia)

L'hommage national sera rendu aux Invalides.
(Source: Wikipédia)

Alain Renon : Quel enseignement peut-on tirer des affrontements de lundi ?

Karim Pakzad : Ces affrontements renvoient  aux questions essentielles : qui sont les talibans et comment un mouvement disparate, qu’on peut au mieux qualifier de guérilla, est-il capable de mettre en difficulté les forces de l’OTAN, puissamment armées ? Pour y répondre, il faut se souvenir que lorsqu’ils ont été chassés par les bombardements aériens massifs de l’armée américaine, les talibans ont effectivement perdu le pouvoir à Kaboul en novembre 2001. Mais ils se sont très vite repliés dans leur zone traditionnelle d’influence, à savoir le pays pachtoune, qui s’étend du nord-est jusqu’à l’ensemble du sud et à l’est de l’Afghanistan. Les talibans n’ont donc pas été désarmés. Ils se sont réorganisés, et en deux ans, ils sont parvenus à revenir sur le terrain militaire.

D’autres facteurs les ont ensuite considérablement favorisés, notamment depuis 2004. Le premier, c’est la solidarité qui s’est nettement accrue entre les  talibans afghans et ceux que l’on appelle désormais les talibans pakistanais, militants islamistes radicaux des zones tribales pakistanaises, juste de l’autre côté de la frontière. Le renforcement du mouvement taliban pakistanais a aidé les talibans afghans. Et puis, il y a aussi la responsabilité du gouvernement afghan et, plus encore de la communauté internationale.

RFI : C'est-à-dire ? 

Karim Pakzad : Il y a d’abord l’échec de la reconstruction politique et économique de l’Afghanistan. En mettant l’accent quasi exclusivement sur une solution militaire, les Etats-Unis, puis l’ensemble de l’OTAN, ont sous-estimé le redressement économique et la reconstruction de l’Etat afghan : la mise en place d’une administration efficace et saine. Le résultat n’est pas à la hauteur de l’attente des Afghans. Il y a aujourd’hui un semblant de pouvoir étatique à Kaboul, mais rien n’a été fait pour le rendre crédible et efficace. Conséquence : Hamid Karzaï, certes élu, est très impopulaire, au point de n’être pas du tout assuré d’être reconduit l’an prochain.  Donc, il y a divorce entre les Afghans et ce pouvoir d’Etat, dû notamment à sa corruption considérable.

Mais ce pouvoir est également victime d’une politique internationale, insuffisamment  attentive à la reconstruction. L’insécurité règne partout en Afghanistan, même dans les régions où les talibans ne sont pas actifs. Et cette insécurité, due à la criminalité, au trafic de drogue, etc, fait que la population est de plus en plus mécontente aussi bien du pouvoir central de Kaboul que de la présence militaire étrangère.

Sorubi, à l'est de Kaboul, lieu de l'embuscade avec les talibans.(Carte: RFI)

Sorubi, à l'est de Kaboul, lieu de l'embuscade avec les talibans.
(Carte: RFI)

RFI : La force politique des talibans vient-elle principalement de la  faiblesse du pouvoir afghan, trop corrompu et trop composite ?

Karim Pakzad : C’est une partie de l’explication. Et c’est pour cela qu’il faut faire pression sur ce gouvernement tout en l’aidant à mettre en place une administration plus efficace, moins corrompue ; en l’aidant  aussi à bâtir une armée nationale forte, bien équipée et bien formée. Ce n’est qu’une fois cette tâche accomplie, qu’on peut envisager une solution négociée avec les talibans.

RFI : Ce qui retarde cette reconstruction et donc les négociations, c’est selon vous l’option trop militaire des Occidentaux, au détriment d’une dimension proprement afghane ?

Karim Pakzad : Absolument ! Si l’on écoute les déclarations des autorités françaises [depuis mardi], on constate  que l’intervention en Afghanistan se résume à la guerre contre  le terrorisme et à la défense des démocraties. La réalité afghane est beaucoup plus complexe. Et on ne peut pas réduire le mouvement taliban à un simple mouvement terroriste. On peut pointer leurs méthodes terroristes contre la présence étrangère, mais les talibans constituent une force  politique, ethnique, qui a une assise populaire importante.

Il faut admettre cette réalité de la société afghane pour trouver une issue  politique. Certains pays membres de l’OTAN ont commencé à la prendre en considération, comme la Grande-Bretagne, qui a engagé des contacts directs avec les talibans en 2006, dans le Helmand et à Kandahar. Cette prise en compte progresse aussi au sein de l’Alliance et même à l’ONU où on reconnaît qu’il n’y a pas de solution militaire en Afghanistan. Il faudra, à un moment donné, des négociations politiques avec les talibans.

RFI : Mais on a le sentiment d’une impasse : si des négociations s’ouvrent avec des talibans, c’est affaiblir, voire détruire, l’administration Karzaï…

Karim Pakzad  : On est effectivement dans une impasse. Le gouvernement de Kaboul négocie avec les talibans ; l’OTAN cherche aussi de son côté à négocier avec les talibans.  Mais aujourd’hui, les talibans, renforcés sur le terrain, posent leurs propres conditions à des négociations. Ils acceptent de dialoguer avec le gouvernement de Karzaï, mais ils exigent que les troupes étrangères quittent auparavant l’Afghanistan. C’est une impasse.

D’une part, on a peur du retour des talibans, à juste titre.  Mais de l’autre,  il n’y a pas d’autre solution que d’associer les talibans. Ou plutôt des talibans, parce que ce n’est pas un mouvement uni. Il y a parmi eux des commandants de la résistance à l’Armée rouge, qui ont une autorité. Il faut trouver parmi eux des interlocuteurs pour négocier et pour mettre fin à cette guerre. Le problème, c’est la conception de George Bush de la guerre totale au terrorisme. Elle s’est révélée désastreuse, aussi bien en Afghanistan qu’au Pakistan, d’ailleurs.