Rechercher

/ languages

Choisir langue
 

Union européenne

L’Europe économique un peu plus politique

par Piotr Moszynski

Article publié le 13/10/2008 Dernière mise à jour le 13/10/2008 à 16:02 TU

A en juger par les premières réactions des marchés financiers au sommet de l’Eurogroupe, l’Europe semble avoir enfin trouvé le début d’une bonne réponse collective à la crise internationale qui la menace. Ce n’est peut-être pas encore « une seule voix », mais ce n’est plus du « chacun pour soi ».

Réunion de l'Eurogroupe à Paris, le 12 octobre 2008.(Photo : Reuters)

Réunion de l'Eurogroupe à Paris, le 12 octobre 2008.
(Photo : Reuters)


Intégrée économiquement, disposant d’une monnaie unique sur une grande partie de son territoire, mais privée d’une gouvernance économique, l’Europe communautaire a d’abord réagi à la crise financière en ordre dispersé, comme si le « chacun pour soi » restait toujours son réflexe de base le plus naturel. L’Etat irlandais donne donc ses garanties à ses propres banques. Colère des Britanniques et des autres, cette mesure risquant d’attirer les clients d’autres pays européens vers l’Irlande. Face à cette désunion flagrante et à ces querelles de clocher sans commune mesure avec l’échelle du problème, les marchés financiers plongent et la situation redevient dangereuse.

Tentatives de coordination

Confrontée à une réelle menace d’implosion de tout le système financier, la présidence française de l’UE tente de former un premier noyau de gestion commune de la crise. Nicolas Sarkozy convoque une réunion des quatre membres européens du G7 : l’Allemagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni. Certes, le G4 s’engage à assurer « la solidité et la stabilité » du système financier et à soutenir les banques en difficulté, mais ses déclarations paraissent assez vagues et, surtout, les divisions éclatent de nouveau au grand jour : l’Allemagne et la Grande-Bretagne s’opposent à toute idée d’un fonds européen ressemblant à celui évoqué dans le plan du secrétaire américain au Trésor Henry Paulson. « Les Allemands ne veulent pas payer pour les erreurs des banques des autres », martèle-t-on en coulisses. En absence de décisions fortes et précises, les marchés financiers retiennent cette image de division. Ils replongent et la situation redevient, une fois de plus, dangereuse.

Deux jours plus tard, la coordination au sein de l’UE semble brusquement s’améliorer. Nicolas Sarkozy sort sur le perron de l’Elysée et lit une déclaration commune au nom de tous les Vingt-Sept. Ils s’engagent à « prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la stabilité du système financier ». Pas assez rassurant. Toujours pas assez concret. « Paroles, paroles, paroles… », semblent fredonner les marchés. Ces paroles-là ne suffisent visiblement pas à apaiser les esprits et à mettre fin à la panique.

Cela ne change pas le lendemain, malgré la première décision concrète prise par les ministres européens des Finances : le minimum de garantie bancaire des particuliers en cas de faillite est porté à 50 000 euros. Toujours trop peu, mais, heureusement, pas encore trop tard.

Une décision capitale

Car un sommet de l’Eurogroupe, regroupant à Paris les dirigeants des pays de la zone euro, semble annoncer un virage décisif sur le sinueux chemin de la pensée européenne. Sur le plan financier, il ajoute une décision capitale à toutes les précédentes : elle concerne les garanties données aux prêts interbancaires. C’est concret et cela redonne un véritable espoir de rétablissement de la fluidité des marchés. Sur le plan politique, il donne un signal important : les Etats européens gardent toutes leurs prérogatives individuelles, mais ils entendent mener leurs actions dans une direction commune, de manière à sauver le système tout entier sans risquer de nuire les uns aux autres. Sans vraiment initier  une véritable politique économique européenne, c’est quand même à une bonne année-lumière de la sortie irlandaise du début de la crise…

Les libéraux, montrés du doigt pour les excès du marché libre qui nécessitent maintenant les interventions massives des Etats, trouvent quand même quelques raisons d’être satisfaits : en Europe, c’est manifestement le comportement du marché qui a amené petit à petit les politiques à mieux se coordonner et à inventer de nouvelles solutions. A chaque solution trop timide, le marché répondait par des avertissements tout sauf timides : « soit vous vous réveillez et prenez les choses en main, soit tout s’effondre ». L’avertissement a finalement été pris au sérieux. La grande question est maintenant de savoir comment les décisions prises vont être mises en œuvre, à quelle échelle et dans quelle configuration politique.

Deux débats

Les 15 et 16 octobre prochains, c’est le sommet des Vingt-Sept qui doit s’en saisir. Est-ce que cela veut dire qu’une réelle gouvernance économique, voulue par la France, est en gestation en Europe ? C’est peut-être un premier petit pas, mais rien n’est moins sûr. Plusieurs pays, l’Allemagne en tête, s’y opposent fermement. Ils estiment que le choix d’une telle voie pourrait mettre en cause l’indépendance de la Banque centrale européenne, pilier, selon eux, du bon fonctionnement de tout le système financier et économique européen. De ce point de vue, la reprise en main de la politique dans ces secteurs par les Etats n’apparaît que comme une péripétie provoquée par la crise, donc passagère.

Toutefois, il est clair que cette crise-là illustre comme aucune autre la mondialisation des marchés et attire l’attention, aussi bien des politiques et des acteurs économiques que du grand public, sur la nécessité de solutions globales. Elle dépasse de loin les frontières de l’Europe et nécessite, entre autres, que les Européens se concertent non seulement entre eux, mais aussi avec les Américains. On peut même s’attendre à ce qu’ils veuillent démontrer aux Américains qu’ils sont capables de neutraliser la crise née outre-Atlantique. En tout cas, une fois le plus grand feu éteint, deux débats risquent fort de gagner beaucoup en intensité. Le sujet du premier : Une gouvernance économique en Europe est-elle nécessaire et si oui, sous quelles formes et dans quelles limites ? Est-il possible de trouver une solution qui concilie une politique économique commune avec le principe d’indépendance de la BCE ? Le deuxième n’est pas non plus nouveau, mais il pourrait s’amplifier : Quelles relations entre les marchés libres et les Etats ?

Ne serait-ce qu’à évoquer ces deux débats, on voit bien à quel point le contexte politique de la crise financière actuelle et de ses conséquences est compliqué. Comme si les problèmes purement économiques ne suffisaient déjà pas, et largement…

Dossier spécial

(Photo : Reuters/montage RFI)