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Littérature

John Michael Coetzee : un maître au sommet de son art

Le Sud-Africain Coetzee est un des plus grands romanciers de notre temps. Visionnaire à la manière d’un Kafka ou d’un Beckett, il raconte à travers une œuvre riche de romans, de récits autobiographiques et d’une centaine d’articles théoriques, « l’inquiétante étrangeté » du monde, présent et à venir ! Son dernier roman Disgrâce (Booker Prize 1999), paraît en français.
Mêlé à un scandale sexuel impliquant une étudiante de l’université du Cap où il enseigne la poésie romantique, le professeur David Lurie est radié de son poste. Il se réfugie chez sa fille Lucie. Introvertie et indépendante d’esprit, celle-ci a quitté la ville pour s’installer dans un arrière-pays sans charme particulier. Elle y vit entourée de ses chiens et gagne sa vie en vendant au marché les produits de sa ferme. Son voisin le plus proche est Petrus, un paysan noir qui travaillait autrefois dans sa ferme, mais qui a décidé de voler de ses propres ailes à la faveur des bouleversements politiques des années 90. Lucie vivait en bonne entente avec ses voisins jusqu’à l’arrivée de David dont la présence perturbe l’équilibre social précaire et le drame éclate. Trois gangsters noirs font irruption dans la ferme, violent Lucie et abattent ses chiens comme signature de leur haine.

Au grand désarroi de son père, Lucie refuse de porter plainte pour viol. Elle s’obstine d’autant plus que l’un de ses violeurs se révèle être un proche parent de Petrus. Il n’est pas impossible que l’attaque ait été commanditée par le fermier noir pour faire fuir sa voisine afin de s’approprier ses terres. Mais Lucie ne veut pas quitter cette campagne à laquelle elle est si viscéralement attachée. Elle est convaincue que l’agression perpétrée contre elle est le prix à payer pour les crimes commis contre la population noire pendant la conquête et l’apartheid. Elle va jusqu’à accepter la proposition de mariage que lui fait Petrus en échange de sa protection. «De quel droit pourrais-je vivre ici sans payer mon dû ?», répond-t-elle à son père qui, pur produit de la civilisation occidentale de droit, ne peut concevoir un ordre social basé sur la culpabilité et des allégeances féodales.
Disgrâce poursuit le travail d’interrogation de l’histoire qui est au cœur de l’œuvre de Coetzee. Comme dans ses précédents romans, le romancier sud-africain met en scène le déclin et la chute d’une certaine conception de l’histoire, sa mise à mal par la pratique impérialiste du pouvoir et enfin son effondrement devant la montée d’un pouvoir nouveau qui, paradoxalement, se révèle aussi patriarcal et hégémonique que l’ancien gouvernement afrikaner. Roman allégorique de cette confrontation de l’ancien et du moderne, Disgrâce raconte comment meurent les empires, apparemment moins sous l’effet des attaques extérieures que sous le poids de leurs propres faiblesses, rongés de l’intérieur. La «disgrâce» est ici celle de David Lurie et de sa génération dont l’humanisme libéral avait trouvé des accommodements avec l’inhumanisme de l’apartheid!

Pour autant, ce n’est pas un récit abstrait. L’art de Coetzee consiste à faire accéder ses lecteurs à ses obsessions à travers des personnages et des situations vraisemblables. Le symbolique et le réel sont habilement dosés pour rendre le récit convaincant. Les événements sont narrés avec une économie étonnante. Un minimum de mots, des allusions rapides à la haine entrevue par la victime dans les yeux des ses persécuteurs, suffisent à rendre concrète la violence, par exemple, de l’acte de viol qui est aussi la métaphore centrale de ce roman.
Magistral et cynique, Disgrâce est l’oeuvre d’un maître au sommet de son art.

J.M. Coetzee : Disgrâce. Editions du Seuil, 251 pages, 125 FF.



par Tirthankar  Chanda

Article publié le 07/08/2001