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Cambodge

Emeutes anti-thaïlandaises

C’est un commentaire d’une jeune actrice thaïlandaise qui aurait déclaré qu’elle refusait de se rendre au Cambodge tant que le temple d’Angkor Vat, symbole de la nation khmère, ne serait pas restitué à la Thaïlande, qui est à l’origine des émeutes qui ont ensanglanté Phnom Penh. Un commentaire rapporté par la presse locale et qui a poussé des centaines de jeunes Cambodgiens en colère à descendre dans la rue pour soutenir un boycottage des programmes de télévision thaïlandais. Mais rien ne laissait présager un tel embrasement de la situation qui a fait un mort cambodgien et une dizaine de blessés. Ces incidents révèlent en fait une crise beaucoup plus profonde entre les deux pays, héritage non seulement d’un lourd passé conflictuel mais également de la place prépondérante occupée par la Thaïlande dans l’économie d’un pays qui se remet lentement des exactions des Khmers rouges et d’une lourde influence vietnamienne.
Les forces de l’ordre cambodgiennes n’ont pu rien faire. Malgré les coups de semonce tirés par la police, les jeunes nationalistes ont en effet pris d’assaut l’ambassade thaïlandaise, incendiant deux de ces bâtiments. Le personnel diplomatique avait peu auparavant pu trouver refuge dans la représentation japonaise voisine. Ils se sont ensuite attaqués aux intérêts économiques thaïlandais dans la capitale cambodgienne. Un hôtel a ainsi été détruit et une dizaine d’entreprises de télécommunication, d’informatique et de restauration mises à sac. Ces violences, qui ont surpris par leur ampleur et qui ont fait un mort cambodgien et une dizaine de blessés, ont été très violemment dénoncées à Bangkok où le Premier ministre Thaksin Shinawatra a aussitôt annoncé l’expulsion de l’ambassadeur du Cambodge et le rappel de celui de Thaïlande. La frontière entre les deux pays a également été fermée et les liaisons aériennes suspendues, tandis que des avions C-130 ont été dépêchés pour évacuer non seulement le personnel diplomatique mais également quelque 700 Thaïlandais résidant au Cambodge.

En signe de protestation, un millier de personnes se sont rassemblées jeudi dans la capitale thaïlandaise devant l’ambassade du Cambodge. Soucieux d’éviter des représailles et désireux d’apaiser les tensions, le roi Bhumibol Yadulyadej s’est personnellement impliqué dans la crise appelant notamment les manifestants à se disperser. Les interventions du souverain thaïlandais, qui est très vénéré par son peuple, sont très rares et réservées aux périodes de crises. La dernière remonte à plus de dix ans lorsqu’il était intervenu en 1992 pour mettre fin aux affrontements entre l’armée et des militants démocrates qui avaient fait 52 morts. Cette nouvelle implication du souverain révèle donc la gravité des tensions. Elle a au moins pour un temps désamorcé la crise en Thaïlande.

Au Cambodge, les autorités, également soucieuses d’apaiser la situation ont annoncé l’arrestation de 150 personnes, qualifiées d’extrémistes par le pouvoir. Parmi elles se trouve le responsable d’une station de radio populaire accusé d’avoir «incité la foule à attaquer l’ambassade de Thaïlande en diffusant des informations fausses sur la mort de 9 à 10 Cambodgiens à Bangkok». Les autorités ont en outre indiqué que «dans un esprit responsable», elles offriraient «des dommages aussi vite que possible et sans condition» à la partie thaïlandaise. Des dommages qui pourraient s’élever à quelque 22 millions d’euros. Elles ont également ordonné la protection des compagnies à capitaux thaïlandais dont les propriétaires ont dû fuire le Cambodge à la suite des émeutes. Ces mesures ont été favorablement accueillies par les autorités de Bangkok qui ont affirmé qu’il s’agissait d’«un très bon geste et d’une réponse rapide de la partie cambodgienne». Elles ont toutefois signalé que les violences de ces derniers jours «laisseraient des cicatrices émotionnelles».

Un acte orchestré?

La violence des émeutes a été telle que certains analystes ont estimé qu’elles n’ont probablement pas été du seul fait de jeunes pris d’un soudain accès de colère. Selon eux en effet la mise à sac de l’ambassade ainsi que celle de plusieurs entreprises thaïlandaises a sans doute été encouragée voire orchestrée à des fins politiques. Le Premier ministre Thaksin Shinawatra, s’est également déclaré convaincu que ces incidents étaient liés à la politique intérieure cambodgienne. «On voit mal un mouvement dégénérer comme ça sans qu’il n’y ait une certaine complaisance, sinon plus des autorités», a-t-il notamment affirmé à la presse.

Cet avis est largement partagé par le leader de l’opposition cambodgienne Sam Rainsy qui se dit convaincu que «si le gouvernement avait vraiment voulu empêcher le déchaînement d’une telle violence, il aurait pu le faire».Selon lui, «c’est la première fois depuis très longtemps que de telles manifestations ont lieu, avec une telle violence». «C’est exceptionnel», a-t-il souligné en relevant qu’elles avaient lieu à quelques mois des élections législatives de juillet. «Il y a des gens puissants qui essaient de manipuler l’opinion et la foule à des fins politiciennes et partisanes alors que l’on est en pleine période d’enregistrement des électeurs qui se passe très mal», a-t-il également déclaré en précisant que «c’est un moyen de détourner l’attention». Sam Rainsy rappelle en outre que l’exploitation des thèmes nationalistes est récurrente dans la politique cambodgienne.

Un retour à la normale n’en demeure pas moins capital tant les économies des deux pays sont interdépendantes. La Thaïlande avait normalisée ses relations avec son voisin en 1989 après avoir soutenu le mouvement de résistance cambodgien au régime pro-vietnamien. Les grandes entreprises thaïlandaises de l’agroalimentaire, de la banque, de l’assurance et des télécoms se sont depuis implantées au Cambodge, où pour ce dernier secteur, elles contrôlent la moitié du marché. Les échanges commerciaux et les flux d’investissement avoisinent en outre chaque année le milliard d’euros et la Thaïlande en est largement bénéficiaire.

Mais malgré des relations en apparence apaisées entre Bangkok et Phnom Penh, un sentiment de désenchantement de plus en plus croissant habite l’élite cambodgienne. Certains politiciens et hommes d’affaires ne cachent en effet plus leur agacement face aux profits engrangés par les entrepreneurs thaïlandais. Et cet état d’esprit explique sans doute pourquoi l’accord commercial bilatéral, négocié depuis plusieurs années par les deux parties, n’ait toujours pas été signé, les Cambodgiens estimant qu’il ne prenait pas assez en compte leur intérêts.



par Mounia  Daoudi

Article publié le 31/01/2003