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Ukraine

Un fauteuil présidentiel encore vide

Suite à la contestation de Viktor Ianoukovitch, la presse n'envisage pas un soulèvement populaire en sa faveur comparable aux manifestations «oranges». 

		(Photo : AFP)
Suite à la contestation de Viktor Ianoukovitch, la presse n'envisage pas un soulèvement populaire en sa faveur comparable aux manifestations «oranges».
(Photo : AFP)
Au terme du dépouillement des bulletins, la Commission nationale électorale a annoncé mardi que Viktor Iouchtchenko avait gagné l’élection présidentielle en obtenant 51,99% des voix. Sa victoire ne sera cependant officielle que lorsque cette même commission aura examiné toutes les plaintes déposées par le camp de son adversaire qui tente d’obtenir l’invalidation des résultats. Ces manœuvres, qui semblent vouées à l’échec, ne devraient avoir pour conséquence que le report de la date à laquelle M. Iouchtchenko prendra ses fonctions de président. La communauté internationale le considère en tout cas déjà comme tel.
Viktor Iouchtchenko prendra-t-il bien ses fonctions présidentielles le 7 janvier, après le Noël orthodoxe ? La question se pose malgré sa large victoire électorale car les résultats du scrutin organisé dimanche sont remis en cause par le camp du candidat malheureux, le Premier Ministre Viktor Ianoukovitch, qui a décidé de saisir la justice. «Je ne reconnaîtrais jamais une telle défaite car la Constitution et les droits de l’Homme ont été bafoués. (…) Ma demande à la Cour suprême sera qu’elle réexamine le vote et annule son résultat», a déclaré lundi M. Ianoukovitch. Son camp a, du coup, choisi de déposer plusieurs milliers de plaintes auprès de la Commission électorale centrale. Et cette dernière, qui a terminé mardi le dépouillement des bulletins et annoncé que Iouchtchenko avait remporté 51,99% des voix, devra procéder à l’étude de toutes ces plaintes avant de pouvoir proclamer officiellement la victoire du candidat réformateur.

A la lumière des conclusions des observateurs déployés sur le terrain, l’issue de l’examen de ces plaintes ne fait guère de doutes. Le «troisième tour» a en effet été jugé globalement satisfaisant, et surtout entaché de beaucoup moins d’irrégularités que le précédent dont les résultats avaient été annulés par la justice. «La gestion de l’élection était plus transparente et honnête», a déclaré Bruce George, chef de la mission de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), en émettant tout de même un sérieux bémol. «Cela ne veut pas dire que l’élection était parfaite. Il y a eu de nombreuses allégations d’irrégularités (…) mais faire une allégation est une chose, la prouver en est une autre», a explique M. George. Et la manœuvre de M. Ianoukovitch ne semble pouvoir que différer légèrement le moment où le chef de l’opposition sera officiellement déclaré président.

Après la Commission électorale centrale, le Premier Ministre devrait donc saisir les plus hautes instances judiciaires pour dénoncer l’un des points les plus épineux du scrutin, celui du vote à domicile des personnes malades ou âgées. Cette disposition du code électoral avait été modifiée dans la foulée de l’élection du 21 novembre pour éviter que certaines fraudes ne se renouvellent ultérieurement. Or, la Cour constitutionnelle, qui avait été saisie par les partisans de M. Ianoukovitch, a annulé samedi cette réforme du vote à domicile. Une décision qui a créé une certaine confusion lors du scrutin dimanche et sur laquelle s’appuie désormais le Premier Ministre pour contester la validité des résultats, en affirmant que 4,8 millions de personnes âgées et de malades avaient été empêchés de voter. Un chiffre énorme qui semble discréditer complètement ses accusations.

Une «nouvelle vague de libération en Europe»

Sa stratégie laisse sceptique une bonne partie de la presse ukrainienne qui doutait mardi des chances du Premier Ministre de réussir à contester les résultats. Le quotidien à grand tirage Sevodnia a ainsi expliqué que l’écart était trop grand entre les deux candidats. «Même le décompte parallèle des voix effectué par l’équipe de Ianoukovitch montre qu’il a perdu», souligne Sevodnia, qui n’imagine pas une forte mobilisation de ses partisans sur le modèle de celle que l’opposition avait lancée après le 21 novembre. Dans leurs pages politiques, les journaux ukrainiens accordent également une large place à un fait divers survenu le lendemain du scrutin. Le ministre des Transports Heorhiy Kirpa a été découvert mort lundi d'une balle dans la tête dans sa datcha située près de Kiev. Une affaire sur laquelle le Parquet général ukrainien a décidé d’ouvrir une enquête pour «suicide forcé» afin d’élucider les circonstances exactes du décès de cet homme qui avait beaucoup d’influence au sein du pouvoir ukrainien.

Le quotidien Den souligne également que «le monde démocratique a jugé très bien l’élection», un élément qui joue également contre M. Ianoukovitch. Plusieurs pays occidentaux se sont effectivement félicités du bon déroulement du scrutin, à l’instar du Canada, de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. «Les Ukrainiens peuvent être fiers de cette réalisation», a déclaré le secrétaire d’Etat américain Colin Powell. La plupart des pays qui avaient envoyé des observateurs sur place se sont cependant bien gardés d’aller trop loin dans leurs réactions et ont préféré attendre la confirmation officielle de l’élection de Iouchtchenko qui devrait mettre fin à la longue crise politique qu’a connue l’Ukraine. Et le gouvernement français a également tenu à saluer l’importance de ce scrutin. «La France et ses partenaires de l’Union européenne sont déterminés à apporter, dans le cadre de la politique de voisinage, leur soutien à l’ancrage démocratique et à la modernisation de l’Ukraine», a déclaré mardi Marie Masdupuy, porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

Tranchant avec ces propos prudents, le président géorgien Mikhaïl Saakachvili a insisté sur la portée de cette élection qui s’inscrit dans la «nouvelle vague de libération en Europe qui a commencé il y a un an» à Tbilissi. «La révolution géorgienne a été considérablement renforcée par la révolution orange ukrainienne qui conduira à des changements importants dans tout l’espace ex-soviétique», a expliqué Mikhaïl Saakachvili. Et pour le vainqueur de l’élection, Viktor Iouchtchenko, l’Ukraine a déjà refermé une parenthèse historique avec ce scrutin. «En disant ‘non’ à la fraude électorale et à l’autocratie, le pays a mis fin définitivement à sa période post-soviétique», explique-t-il dans une tribune publiée mardi par le Financial Times. «L’Ukraine s’est affirmée comme un pays européen libre qui partage les valeurs politiques des Etats modernes ». Une vision qui se trouvera au cœur des discussions que Viktor Iouchtchenko devrait bientôt avoir avec la Russie, le pays dans lequel il a l’intention d’effectuer sa première visite officielle en tant que président ukrainien.



par Olivier  Bras

Article publié le 28/12/2004 Dernière mise à jour le 28/12/2004 à 15:55 TU

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Andrëi Kourkov

Ecrivain ukrainien

«C’est un bon signe que le Kremlin accepte la victoire de Iouchtchenko.»

[28/12/2004]

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