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Cambodge

Duch, un tortionnaire khmer rouge face aux juges

Les CETC, Chambres extraordinaires au sein des Tribunaux cambodgiens, sont parrainées par l'ONU. 

		(Reuters)
Les CETC, Chambres extraordinaires au sein des Tribunaux cambodgiens, sont parrainées par l'ONU.
(Reuters)

Le premier acteur des années khmères rouges (17 avril 1975 – 6 janvier 1979) à être inculpé de crimes contre l’humanité par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), la cour mixte composée de juges cambodgiens et internationaux, Kang Kek Ieu, alias Duch, n’était pas un idéologue ni un dignitaire de premier rang de l’Angkar, l’Organisation. Duch était un exécutant. Pol Pot mort en avril 1998, son incarcération en mai 1999 permettait de ne pas laisser s’évanouir tout espoir de juger un quelconque responsable des crimes khmers rouges. Tiré de sa prison militaire pour comparaître devant les CETC, Duch doit désormais répondre de la mort de quelque 16 000 personnes dans le centre de torture «S21» de Tuol Seng qu’il dirigeait à Phnom Penh.


Premier et seul détenu à ce jour, premier jugé, Duch avait droit de vie ou de mort sur les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants conduits au cœur de Phnom Pehn dans l’ancien lycée transformé pour l’exemple en lieu de torture (le plus souvent à mort), abattoir plus que centre d’interrogatoire, puisque sept personnes seulement en seraient ressorties vivantes. Pour sa part, l’ancien professeur de mathématiques s’attachait avec un zèle tout particulier à ramener à zéro survivant le compteur de la machine à broyer les élites du passé. Au total, la volonté sans appel de l’Angkar aurait fait 1,7 million de morts en quatre ans. Et, à 65 ans, Duch ne nie pas les actes dont témoignent aujourd’hui les instruments de torture et les galeries de photos d’identité rassemblés à Tuol Sleng dans le «S21» reconverti en musée du génocide.

Les CETC prévoient d'inculper cinq dignitaires l'année prochaine

L’instruction du procès des crimes du régime Pol Pot commence donc avec un tortionnaire, un exécutant, en attendant l’inculpation annoncée des idéologues et des dirigeants de l’Angkar. Pol Pot mort en liberté, vingt ans après sa défaite face à l’armée vietnamienne, sans avoir jamais eu à s’expliquer sur sa tragique entreprise, restent d’autres dignitaires en liberté pour alimenter la chronique des CETC : «Frère numéro deux», Nuon Chea, l’ancien ministre des Affaires étrangères Ieng Sary, mais aussi l’ancien président du Kampuchéa démocratique, Khieu Samphan, et même peut-être, à défaut de l'ancien chef militaire Ta Mok, mort en 2006, son gendre, Meas Muth. Les CETC parlent en effet d’une liste de cinq noms qu’elles gardent par-devers elles jusqu’aux citations à comparaître annoncées pour l’année prochaine.

Pour leur part, les CETC sont enfin en ordre de bataille, après des années d’atermoiements cambodgiens, la prestation de serment des juges (l’année dernière) et l’adoption de son règlement intérieur, le 13 juin dernier. De leur côté, les anciens dignitaires khmers rouges que les CETC pourraient citer à comparaître vivent au su de tous dans la région de Pailin, une localité isolée à la frontière thaïlandaise qui fut l’un des derniers bastions khmers rouges. Leur maintien en liberté répond sans nul doute davantage à un choix politique qu’aux aléas de la mécanique judiciaire. Les procureurs des CETC ont en effet déjà compilé des masses de documents et de témoignages à charge. De quoi constituer rapidenet des dossiers d’inculpation.

Ancien commandant de régiment des Khmers rouges dont il a dirigé l’assaut contre l’aéroport de Pochentong en avril 1975, le Premier ministre Hun Sen n’était visiblement pas pressé de voir des juges d’instruction enquêter sur l’Angkar, même s’il a pour sa part abandonné le navire maoïste après l’intervention vietnamienne au Cambodge en 1977. Dans les années quatre-vingt-dix, pour avoir la paix, il a aussi promis à certains de ses anciens chefs la tranquillité judiciaire en échange de redditions militaires. Le grand voisin chinois n’apprécierait pas non plus que sa réputation sorte ternie d’un étalage trop sordide des crimes de ses anciens protégés khmers rouges.

Le Français Me Vergès défendra Khieu Samphan

Du petit cercle de ceux qui ont tiré les ficelles khmères rouges avec Pol Pot, l’ancien président du Kampuchéa démocratique, Khieu Samphan, assure aujourd’hui qu'il comparaîtra si nécessaire devant les CETC pour répondre en «patriote» et «dire ce qu’[il] sait» sur un régime qui répondait selon lui aux nécessités du temps. Car «en ce qui concerne les exactions, les excès imputés aux Khmers rouges, [Khieu Samphan] les ignorait complètement parce [qu’il] vivait cloîtré dans l'enceinte de la direction khmère rouge». «J'ai fait mon devoir envers mon pays», répète Khieu Samphan, qui se pliera quand même «à l'autorité du tribunal puisqu'il est établi» même si, ajoute-t-il «à mon sens, je n'ai commis aucune faute et je n'ai jamais pensé que j'aurais un jour à paraître devant un tribunal».

Khieu Samphan s’est quand même préparé à l’éventualité d’un procès. Il a pris en quelque sorte les devants, en février 2004, avec un livre-plaidoyer publié chez l’éditeur français L’Harmattan : «L’histoire récente du Cambodge et mes prises de positions» où il se présente en résistant, face à l’impérialisme américain en 1975 et à l’offensive vietnamienne deux ans plus tard. L’ouvrage a été préfacé par le sulfureux Jacques Vergès, «L’Avocat de la terreur», longuement filmé en 2007 par le cinéaste Barbet Schroeder et fin connaisseur des hommes de l’Angkar. Certains rapprochent d’ailleurs de la période khmer rouge le blanc biographique de Vergès «disparu» du barreau dans les années soixante-dix et qui dénie la qualification de génocide aux massacres cambodgiens. Khieu Samphan vient d’annoncer que Me Vergès sera son avocat. «Il a accepté de me représenter gratuitement», indique-t-il.

Embarras politique et diplomatique pour le Premier ministre Hun Sen

«Je ne mourrai pas avant le procès», promet de son côté Frère numéro 2, le septuagénaire Nuon Chea, qui se dit «très malade» et jure qu’il n’a «été mêlé à aucun meurtre». Lui ne s’étonne pas d’être sur la liste des magistrats des CETC car, dit-il, «les cinq suspects sont des hauts responsables». «Est-ce que je recevrai justice ou non, je ne sais pas... les faits appartiennent au peuple cambodgien et j'ai confiance qu'ils me rendront justice», conclut Nuon Chea. Il y a dix ans, Hun Sen avait accepté de ne pas le poursuivre en justice en échange de sa reddition, à la tête d’un dernier carré de Khmers rouges, le 29 décembre 1998. Face à l’opinion cambodgienne et aux critiques internationales, le Premier ministre a dû changer d’avis. Il va sans doute devoir le faire aussi pour Ieng Sary, beau-frère de Pol Pot et tout particulièrement animé de rancœur contre le Vietnam où il est né. En 1996, Leng Sary avait négocié une amnistie après avoir tenté en vain de renverser le gouvernement Hun Sen.

Le parrainage de l’Onu impose certaines avancées aux CETC. Entre l’embarras politique et diplomatique de Phnom Pehn d’une part et, de l’autre, les revendications des victimes du régime Pol Pot ou de leurs représentants, la comparution de Duch se veut la démarche judiciaire «la plus concrète» jamais accomplie jusqu’ici, selon le co-procureur du tribunal, Robert Petit. Elle est aussi un signal pour les dignitaires déchus de l’Angkar dont les actes vont être examinés comme des «crimes commis dans le cadre d'un plan criminel commun constituant un déni systématique et illégal des droits fondamentaux de la population cambodgienne et la persécution ciblée de groupes particuliers», en l’occurrence une intelligentsia cambodgienne liquidée corps et biens, enfants compris, bien souvent.



par Monique  Mas

Article publié le 31/07/2007 Dernière mise à jour le 16/02/2009 à 16:22 TU

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«« Pour se défendre, Duch dit qu'il était un simple exécutant, mais c'est lui qui [...] était vraiment l'auteur des tortures, ou du moins qui ordonnait les tortures. »»

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