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02/04/2004
L’avenir de l’Afrique en question :
Parier sur l’humanisme africain ou jouer sur le fardeau de l’homme blanc


(MFI) Deux livres, deux regards étrangers sur l’Afrique. Constatant tous deux l’écart entre le continent et le modèle de développement dominant, Anne-Cécile Robert propose d’en tirer des enseignements pour rendre ce modèle plus humain, quand Stephen Smith n’a de cesse de culpabiliser les Africains pour cette distance.

D’un côté, Anne-Cécile Robert, docteur en droit et professeur associé à l’Institut d’études européennes de l’université Paris VIII. Membre du conseil scientifique d’Attac, l’universitaire est entrée en journalisme au mensuel Le Monde diplomatique. De l’autre, Stephen Smith, né dans le Connecticut (Etats-Unis), débarqué à Paris pour y faire ses études puis se lancer dans le journalisme. Correspondant en Afrique pour divers médias, il revient dans la capitale française couvrir l’actualité du continent au quotidien Libération (1988) puis au Monde (2000). Au cours de l’année 2003, les deux auteurs ont mis en mots leurs visions respectives de la situation actuelle de l’Afrique. Anne-Cécile Robert signe L’Afrique au secours de l’Occident quand Stephen Smith propose Négrologie, pourquoi l’Afrique meurt. Grosso modo, leur point de départ est le même, à savoir un constat d’échec qui recoupe l’image du continent servie dans la plupart des médias français : conflits, déficit de l’Etat, tragique dégradation des systèmes éducatifs et de santé, corruption des gouvernants et des élites, absence de perspectives offertes à la jeunesse… Mais, comme les titres l’indiquent, leurs propos diffèrent.

Les valeurs africaines pourraient rendre service à un monde « au bord du gouffre »

Pour Anne-Cécile Robert, « l’échec économique et social de l’Afrique est d’abord celui de l’Occident. » Il n’est pas question pour elle de dédouaner « les élites africaines, qui ont été et demeurent des agents de ce drame historique », mais dont la responsabilité « s’inscrit dans un cadre (…) implacablement imposé par toute une série d’institutions qui ne sont que formellement multilatérales ». La mondialisation devrait, à ses yeux, s’appeler l’occidentalisation, puisqu’il s’agit de « l’extension du modèle capitaliste occidental » ; elle est « le prolongement logique de l’exploitation coloniale » et attribue au continent un rôle essentiel, celui « de réserve de matières premières dont le libre-échange permet le pillage officiel par le jeu de l’ouverture imposée des économies ».
Avec cette grille de lecture, Anne-Cécile Robert pointe un certain nombre de dérives, parmi lesquelles l’externalisation des élites africaines, « irrésistiblement attirées par l’extérieur au détriment des intérêts des populations qu’elles représentent ». Ou la manipulation de l’identité, « devenue un efficace instrument de maintien au pouvoir dans des sociétés déboussolées par les désastres économiques, et que le spectre de l’impérialisme occidental et la théorie du complot peuvent encore souder autour d’un dictateur ». Sans oublier l’inscription de « l’aide et de l’action humanitaire (…) dans un rapport de domination qui prend appui sur une sorte de survictimisation », confortant le continent dans son rôle de victime. « L’enjeu pour l’Afrique, poursuit-elle, réside dans la construction d’une pensée propre en lien avec les réalités sociales, politiques et historiques (…). Il s’agit de constater que la voie choisie est un échec et que, dans le jeu de la mondialisation, l’Afrique n’a pas son mot à dire. »
Or, affirme Anne-Cécile Robert – et c’est là l’originalité de ce petit livre –, si l’Afrique doit prendre la parole, c’est non seulement dans son propre intérêt mais aussi dans celui du reste de la planète où « règne le conformisme intellectuel le plus destructeur ». Elle fustige l’arrogance de l’Occident, qui exporte un modèle dont les dégâts se manifestent pourtant chez lui, par exemple « en Europe où la qualité des soins diminue, l’éducation publique s’enfonce dans la crise… ». Et souligne que « l’Afrique exprime des valeurs et des mentalités “ autres ” qui pourraient rendre service à un monde au bord du gouffre. Car la bataille pour la diversité culturelle – dont le continent noir constitue un des symboles les plus forts – représente en réalité une bataille pour la survie de l’humanité tout entière ».
Bien des choses sont à découvrir en Afrique, poursuit Anne-Cécile Robert, comme la « place centrale accordée à la cohésion sociale et aux valeurs non matérielles ». Elle rappelle que « refuser la cadence ne signifie pas refuser de travailler […mais] que l’acte de travail s’inscrit dans un rapport à la vie et à la sociabilité différent. (…) Le travail n’est pas détaché d’une vision de la société qui n’est pas fondée sur l’accumulation de biens. » L’auteur constate encore la « capacité à recycler l’extérieur », « l’hospitalité », « l’harmonie avec l’environnement », l’idée qu’est « pauvre celui qui est isolé » comme autant de valeurs dont les sociétés occidentales feraient bien de s’inspirer… Même si elle n’oublie pas que chacune d’elles peut avoir une face cachée. Reste que le sens de toute activité économique se mesurant « par l’enrichissement social qu’elle procure », l’échec du développement en Afrique n’est plus « la traduction d’une infirmité du continent mais celle d’un refus du modèle dominant » qui impose à l’homme la loi de l’argent. « Ni afro-pessimiste, ni afro-optimiste, mais afro-inconditionnel », conclut Anne-Cécile Robert, il s’agit de « se battre pour ce qui met en jeu notre survie à tous, en tant qu’espèce, c’est-à-dire la possibilité d’être librement, chacun jouant la partition qu’il a choisie ».


« Une 'âme noire' prétendument irréductible à l’universel »

Que l’on soit d’accord ou pas avec Anne-Cécile Robert, on constate qu’elle affirme et s’interroge sous les yeux du lecteur. A l’inverse de Stephen Smith qui, lui, adopte un ton péremptoire. Dès les premières lignes de l’ouvrage : « Son point de départ tombe sous le sens pour qui n’a pas de parti pris, ni amour ou haine de l’Afrique ni honte de soi : le présent n’a pas d’avenir sur le continent. » Et un peu plus loin : « Pourquoi, dès lors, ce livre-ci, et pourquoi son titre morbide ? [reçu à lui seul comme une insulte par nombre de lecteurs] Pour deux raisons qui sont liées : d’abord, pour tirer les leçons du « temps du malheur » qu’aura été pour l’Afrique des gens ordinaires l’entracte entre les deux ordres mondiaux, celui de la guerre froide puis celui de la nouvelle matrice qui se fige sous nos yeux ; ensuite, pour exorciser – chez les Blancs comme chez les Noirs – l’essentialisme pigmentaire qui fait que les habitants d’un continent sont pris et, pis encore, se prennent eux-mêmes pour des « nègres ». Car, si les uns comme les autres s’enferrent dans cette « négrologie », la (sur-)puissance géopolitique de la lutte antiterroriste engagée à l’échelle mondiale exacerbera les tribales poursuites [sic !] et les guerres religieuses de l’Afrique, et mènera le continent droit dans la tombe, une vaste nécropole de charniers. Des problèmes, à l’évidence, l’Afrique en a déjà beaucoup et ne les résoudra pas de sitôt, quoi qu’elle fasse. Mais ses habitants en meurent dans des proportions aussi effroyables parce que, aux handicaps historiques du continent, aux fléaux naturels et aux injustices de l’ordre mondial, s’ajoutent un supplément d’autodamnation, une « âme noire » prétendument irréductible à l’universel, aux autres humains. »
Certes, les dossiers parfaitement à jour de Stephen Smith, associés à sa connaissance du terrain, lui permettent de décrire avec, il faut le dire, un certain talent, ce temps du malheur qui se referme aujourd’hui : la faillite des Etats, la corruption de la plupart de leurs serviteurs, les effets pervers de l’aide, la privatisation de la guerre entraînant « la démocratisation de la mort », la montée des nouvelles religiosités, le népotisme des élites – la main-mise plus que trentenaire de la famille Bongo sur l’appareil public gabonais à laquelle font écho les pratiques d’un Sassou Nguesso au Congo ou d’un Wade au Sénégal… L’auteur sait se faire convaincant lorsqu’il décrit l’ethnicité comme « rien d’autre qu’un outil de démagogie pour diminuer le nombre d’ayants droit quand le gâteau diminue. On a parlé de retour des vieux démons : je déteste cette expression, car elle nie la modernité des problèmes africains ». Ou lorsque, sans oublier que « des fondamentalismes musulmans progressent partout au sud du Sahara », il analyse le succès des nouvelles fois évangélistes, un discours collectif de rupture qui grandit « dans l’angle mort de la “vision” occidentale, trop accaparée par la “dangereuse radicalisation de l’islam” », et évoque en particulier la dimension religieuse de la crise ivoirienne avec l’adhésion du couple présidentiel à l’Eglise évangélique Foursquare.
Mais à plusieurs reprises, ses démonstrations semblent inutilement provocantes – ah !, ce parfum qui fait vendre –, sinon contestables. Que l’Afrique ait des problèmes, nul ne le conteste, à commencer par les Africains dont beaucoup n’ont pas attendu le diagnostic du bon docteur Smith pour pratiquer l’autocritique. Qu’elle ne puisse « les résoudre de sitôt, quoi qu’elle fasse », voilà une assertion que chacun appréciera, particulièrement ceux des Africains qui se battent au quotidien pour améliorer les choses. L’auteur admet n’avoir pas de solutions à proposer : ce n’est pas une raison pour généraliser ! « Sur le continent noir, la “solidarité” est surtout un produit d’importation », assène encore Stephen Smith. Comparant les chiffres du Pnud relatifs à la répartition du revenu entre les plus riches et les plus pauvres de la population en Afrique d’une part, au Nord de l’autre, il conclut : « Sans doute, les Etats nantis ne sont-ils pas aussi prompts au partage avec l’Afrique qu’ils devraient l’être ; mais au moins, contrairement aux pays africains, font-ils chez eux la part beaucoup moins belle aux riches, et un peu moins congrue aux pauvres. » Les mêmes chiffres, chez Anne-Cécile Robert, sont cités pour montrer qu’en Afrique « l’une des conséquences les plus dévastatrices de l’ajustement structurel a été de laminer les classes moyennes et de polariser les sociétés ».
« Dans notre connaissance de l’Afrique des Africains, nous n’en sommes qu’au début. (…) Tout simplement parce qu’il faut du temps et de l’attention. Parce que, jusqu’ici, nous n’avons fait que nous réfléchir dans un miroir.(…) Qu’est-ce que « l’identité noire » ? Ce n’est rien de fixe, rien d’immuable et, en même temps, c’est tout ce qui nous résiste depuis toujours », lisait-on en 1994 en conclusion de L’Afrique sans Africains, le rêve blanc du continent noir, où Stephen Smith développait déjà – mais il n’était pas seul à signer – les thèses qu’il porte à leur paroxysme dans Négrologie. Supporte-t-il mal de voir l’Afrique encore lui résister, ou lui a-t-il consacré assez de temps ? Quoi qu’il en soit, quand on entend Stephen Smith dire qu’« il faut aimer l’Afrique sans pitié », on se remémore la célèbre phrase : occupez-vous de mes amis, mes ennemis je m’en charge !


Le repli identitaire comme l’alpha et l’oméga de la crise

Stephen Smith voudrait substituer, au « triptyque explicatif “traite, colonisation, mondialisation” qui fait des Africains des êtres totalement passifs », celui-ci : handicaps historiques (sous-développement des civilisations anté-coloniales), victimisation (avec la complicité de l’Occident) et négrologie (comprise comme la réduction de l’homme noir à un socle identitaire dans lequel l’Africain est aujourd’hui enfermé). Prétendant écrire « un bilan, pas un pamphlet », mais en même temps soucieux à chaque page d’imposer sa démonstration, le journaliste en vient à voir le repli identitaire comme l’alpha et l’oméga de la crise. Ce qui, associé au ton péremptoire déjà évoqué (« Depuis l’indépendance, l’Afrique travaille à sa recolonisation », « Pour les Africains, héritiers de rien et producteurs de peu du point de vue des riches déjà attablés, leur place au banquet n’est pas évidente ; trois fois décimés, ils sont toujours trop nombreux, parce que seulement candidats à la charité »), amène l’auteur à des dérapages inquiétants.
Comment oser écrire que « si l’on “remplaçait” la population de la République démocratique du Congo par celle de la France, il n’y aurait plus guère de souci à se faire pour l’avenir de l’ex-Zaïre » ? En prétendant, quelques lignes auparavant, rompre avec l’hypocrisie et le politiquement correct, et en jurant ses grands dieux peu après que, bien sûr, il ne s’agit pas de dire par là que les Africains « sont des incapables pauvres d’esprit, des êtres inférieurs », mais que « seulement, leur civilisation matérielle, leur organisation sociale et leur culture politique constituent des freins au développement ». Si ce n’est eux, c’est donc l’héritage de leurs pères…
L’auteur s’adresse « au grand public, [qu’il] imagine aussi grand que le désarroi provoqué par l’actualité africaine » – la remarque ne manque pas de piquant sous la plume de quelqu’un dont la charge est depuis vingt ans d’informer ce public. Saoûlé par l’avalanche de mots et de chiffres qu’il aura dû ingurgiter, que pourra bien retenir le lecteur assez courageux pour aller au bout d’un livre sans espoir, sinon les formules-choc et les jugements à l’emporte-pièce ? On ne saurait reprocher au lecteur peu averti d’oublier bien vite les précautions oratoires (derrière lesquelles l’auteur a beau jeu de s’abriter) pour ne retenir que le message qui surnage : les Africains n’ont que ce qu’ils méritent. La simplicité de ce propos, déchargeant sans nuance le lecteur occidental de son fardeau d’homme blanc, explique sans doute en partie le succès de l’ouvrage.
« Les explorateurs, et tous les étrangers qui les ont suivis depuis, ont basculé les Africains dans un monde que ceux-ci ne reconnaissent pas comme le leur », écrit Stephen Smith dans ses dernières lignes. C’est dire autrement l’incompatibilité avec le modèle dominant dont parle Anne-Cécile Robert. Elle en cherche l’explication dans le caractère inhumain de ce monde ; lui en impute quasi exclusivement la responsabilité aux hommes d’Afrique.

Arianne Poissonnier


L’Afrique au secours de l’Occident, Anne-Cécile Robert, préface de Boubacar Boris Diop, Les éditions de l’Atelier, janvier 2004, 154 p.
Négrologie, pourquoi l’Afrique meurt, Stephen Smith, Calmann-Lévy, octobre 2003, 231 p.



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